dimanche 21 décembre 2014

Bernard Marcotte et Roger Dévigne



Roger Dévigne fut un homme aux multiples talents : il fut poète, romancier, journaliste, s'intéressa au folklore, puis dirigea la Phonothèque nationale...

En 1905, il était au lycée Louis-le-Grand, dans la même khâgne que Bernard Marcotte (et Paul Tuffrau).  Peu après, il fonda le Mouvement visionnaire, pour célébrer la beauté dans la vie et dans l'art, l'imagination et la liberté dans la création... Pour en diffuser la pensée, il créa, sous le pseudonyme de Georges-Hector Mai, une revue, La Foire aux Chimères, avec Lucien Banville d'Hostel, André Colomer, Gabriel-Tristan Franconi, Bernard Marcotte, et d'autres... Cette revue ne parut que jusqu'en juin 1908. Les Actes des Poètes lui succédèrent, jusqu'en 1911. 


Bernard Marcotte publia dans ces deux revues : 
La Foire aux Chimères :
- N°1. Décembre 1907
            Autour de la mort
            Les comédiens (poème)
            La statue (poème)
- N° 2. Du 15 janvier au 15 février 1908
            Idéalistes et Bouffons. Comme quoi le bon saint Don Quichotte décloua Monseigneur Jésus (poème)
            II. – La parodie
            III.  – Les retours
- N° 3. Imprimé en mars pour avril 1908
            Les tombes (poème)
- N° 4. Imprimé en mai pour juin 1908
            Idéalistes et Bouffons : Le Moulin des Chimères. I. – Le défi (poème)
 Les Actes des Poètes :
- N° 4. Mars 1910
            Vierges de France (poème)
- N°5. Avril 1910
            Une nuit…. (Fragment) (poème).

Dans un article paru dans Les Nouvelles, datées des 25-26 janvier 1912, Le Prix de Rome des Poètes, Roger Dévigne reconnaissait:
Seul, le discret et pur Bernard Marcotte s'avance en tête, et bien en avant de tous.
Mais sa sensibilité, trop délicate, ne lui permet pas d'affronter les hasards d'un concours.

Après la Première Guerre mondiale, Roger Dévigne continua à tâcher de faire connaître les œuvres de Bernard Marcotte. Il avait fondé une nouvelle revue, L'Encrier. Dans son numéro 1, paru en mai 1919, il plaidait pour la réédition des Fantaisies Bergamasques, le seul livre de Bernard Marcotte paru de son vivant, en 1913, mais dont la diffusion n'avait été que très limitée : 

Par un jeu singulier de son destin, Bernard Marcotte, qui est vraisemblablement un des premiers prosateurs de notre génération, n’a jamais publié qu’un livre, presqu’à son corps défendant, et pour le voir aussitôt comme escamoté par fées malignes et ces lutins philosophes dont Marcotte fait, à l’ordinaire, sa compagnie.

À cette heure, il soigne des blessures, une main mutilée… Il sut, comme tout homme de goût, faire figure de héros,  se couvrir de palmes, de peine et de gloire. Mais il eut la grâce de pouvoir, enfoui dans la boue et le sang pourri des tranchées, écrire des traités de joie, de lumière, de fines aventures : Le traité de Sapience, Ma Mère l’Oye…

Les Fantaisies Bergamasques, éditées en 1913 par le Temps Présent, virent la mort, la guerre frapper des éditeurs et un livre que la critique n’a pas assez connu, que le public ne saurait ignorer plus longtemps.

Il serait aussi prétentieux que maladroit de prétendre enfermer dans la boîte rectiligne d’une analyse ce songe ondoyant où gambadent, pérorent, rient et passent les Arlequins, les Docteurs, les amoureuses de Bergame, des Flandres et de tous les pays où la Fantaisie a droit de péage…

J’ai donc tenté de choisir un morceau dont l’arrachement ne fut point une profanation. Je crois l’avoir trouvé dans la préface. Je vous l’offre, brin isolé d’une belle et riche gerbe, dans l’espoir que vous voudrez et saurez, par vos propres moyens, savourer tout au long Les Fantaisies Bergamasques de Bernard Marcotte.
Par la suite, toujours dans L'Encrier, Roger Dévigne publiait, en quatre livraisons, de février 1920 à mai 1921, Ma Mère l’Oye, pièce de théâtre de Bernard Marcotte.

Entretemps, Roger Dévigne parlait de Bernard Marcotte lors d'une causerie dans le salon de Mme Aurel (Le Rappel, jeudi 26 juin 1919 ; Le Radical, 30 juin 1919 [1]). Et en 1921, un ou des poèmes de Bernard Marcotte furent lus lors d'une réunion des "Amis des fées", une association fondée par Roger Dévigne [2].

Plus tard, Roger Dévigne consacra un article à Bernard Marcotte, dans le numéro du 1er janvier 1938 du journal littéraire Jean-Jacques, consacré à des auteurs disparus : Chants interrompus (Hommage à quelques écrivains français dont l’œuvre a été interrompue par une mort prématurée) [3], Bernard Marcotte, tué deux fois, dans lequel il dressa un vibrant hommage à son ami :
   Je sais, je sais… C’est la guerre qui a broyé, écrasé, le corps de  Bernard Marcotte, qui a tué d’abord sa chair, enfin son âme rayonnante, grave et paisible. Mais son œuvre, son œuvre ? Qui l’a tuée ? Qui a jeté sur elle les pelletées de terre de l’oubli ? Qui l’a ensevelie plus profondément que le corps, pendant que paradaient et salamalequifiaient aux ventes et buffets d’écrivains combattants ceux qui n’étaient pas morts et le faisaient bien voir ?...  Qui est responsable de l’effroyable oubli qui écrase cette œuvre gonflée de lumière et de joie ?... Bernard Marcotte a été tué deux fois : par la guerre et par l’indifférence des survivants. [...]
   La dernière fois que j’ai revu Marcotte, c’était à Briançon. Il y avait du soleil sur la porte de l’hôpital militaire et de la neige sur les montagnes. « Le lieutenant Marcotte, me dit un infirmier. Il est dans sa chambre. Il vous attend. »

   « Excuse-moi, Roger, fit doucement Bernard, je ne suis pas seulement dans ma chambre mais entre mes deux planches. Or, tu vois, on s’accoutume à tout. Avec ce jeu de poulies et de cordes accroché au plafond, je soulève cette anticipation de cercueil dans lequel je suis plaqué en sandwich, je redresse ce quelque chose qui subsiste de mon corps, et je lis, et je te regarde et je te parle. »

   Ô Bernard Marcotte, mon frère bien-aimé, mon camarade stoïque. Tu n’as même pas voulu que je te revoie, le lendemain, à l’heure où un soldat te roulait au soleil, sous les derniers feuillages, dans un sinistre lit à roues caoutchoutées. « Cela me gênerait un peu, malgré tout, murmuras-tu avec un pauvre sourire. Je ne veux pas que tu emportes de moi  cette image. Tiens, assieds-toi. Écoute, plutôt, ces pages de moi que tu ne connais pas. »

   Et il lut, de sa voix ferme, chaude, des pages pleines de lumière, pleines de vie, pleines d’une joie philosophique et inflexible…
Et, le 16 janvier 1948, dans une lettre adressée à Louis Jouvet [4], un ami commun, qui aussi avait été du Mouvement Visionnaire, il le sollicitait : 
   Il faudra, quand tu seras à Paris, que tu trouves une demi-heure pour venir au labo de la Phonothèque Nationale. Certes l’industrie a enregistré ta voix et, bien entendu, nous l’avons. Mais j’aimerais que tu dises, devant notre micro, un poème de Bernard Marcotte. Ainsi, nous rendrions, toi-moi, un suprême hommage au cher camarade. Ainsi pourrait-il figurer dans notre Anthologie Sonore des Poètes, où il y a (je cite, en vrac) Kipling, Verhaeren, Apollinaire, Paul Fort, Paul Valéry, Paul Claudel, etc, etc..
   Qu’en penses-tu ? 

[1] Disponibles sur Gallica.
[2] Belles-Lettres, juin 1921, n° 24, p. 663.
[3] BNF - cote : MFILM JOA-401 (1937-1939).
[4] Les lettres de Roger Dévigne à Louis Jouvet ou à Madame Else peuvent être consultées dans le Fonds Louis Jouvet de la BNF (Département des Arts du spectacle) (cote LJMN – 90).


samedi 20 décembre 2014

Bernard Marcotte et Paul Tuffrau

Bernard Marcotte et Paul Tuffrau se sont connus en 1905 sur les bancs de la khâgne du lycée Louis-le-Grand, l'un venant des Ardennes, l'autre de Bordeaux. Tous les deux avaient l'intention de préparer le concours d'entrée à l’École normale supérieure de la rue d'Ulm. 
Paul Tuffrau put intégrer l’École en 1907, puis fut reçu en 1911 au concours d'agrégation de lettres classiques, et se tournera vers l'enseignement. Parallèlement, il mènera une carrière d'écrivain, de critique littéraire, et d'historien de la littérature.
Mais Bernard Marcotte quitta la khâgne en cours de route, esprit trop fantasque pour se plier à la discipline de la préparation du concours.

Cette divergence dans le cours des études n'empêcha en rien l'amitié qui s'était nouée de se poursuivre, et cela jusqu'à la mort de Bernard Marcotte. Amitié nourrie par une culture commune et les échanges qu'ils faisaient entre eux des textes qu'ils écrivaient.
Quittant la khâgne, Bernard Marcotte était parti pour son service militaire dans les Ardennes, à Mézières, mais il revint par la suite dans le Quartier latin, où il passa les examens de la licence de philosophie (1908), puis s'attaqua à son diplôme de philosophie (1910), avant de passer le concours de rédacteur au Ministère des Travaux publics, auquel il fut reçu (1911). Ce fut pour lui une période foisonnante pour l'écriture. Et au cours de longues causeries avec ses amis, dont Paul Tuffrau, il pouvait montrer ses poèmes, ou ses contes... ou lire les écrits de Paul Tuffrau.

Ces causeries, Paul Tuffrau en a gardé le témoignage dans ses carnets personnels, qu'il commença à tenir en septembre 1910. Il en est aussi question dans la très volumineuse correspondance des deux amis, dont ne restent que les lettres écrites par Bernard Marcotte :  316 lettres ou cartes, comme celle qu'ils adressèrent à un ami commun, Georges-Henri Lacassie, alors que Paul Tuffrau était venu voir Bernard Marcotte dans ses Ardennes à Gespunsart, carte sous la forme d'un petit poème, écrit ensemble...



Que ce soit dans les carnets, ou dans les lettres, on sent bien la solidité des relations entre eux deux, leur connivence intellectuelle et la façon dont ils s'encouragent. 



 Ainsi, Bernard Marcotte écrivait-il à Paul Tuffrau, le 10 septembre 1910 :  
J’ai lu et relu tes nouvelles [1] et je ne puis te dire comme je les aime. Outre l’intérêt du pittoresque et l’art avec lequel les moindres détails sont situés tout cela est plein d’âme. Récits, décors, causeries sont enveloppés par un sentiment indéfinissable fondus dans une émotion unique : la première nouvelle (devant la ferme) m’a pénétré comme de la musique. La seconde m’a rappelé le moyen âge, la grâce de ses légendes et de ses statues. C’est tout à fait toi et c’est très beau. En as-tu d’autres en train : tu peux continuer avec confiance : tu as atteint tout ce que tu as cherché.
Et plus tard, le 5 novembre 1922, alors qu'il était hospitalisé dans les suites d'une de ses blessures de guerre, et qu'il venait de lire Le Merveilleux Voyage de Saint Brandan à la recherche du Paradis. Légende latine du IXe siècle, que Paul Tuffrau "renouvelait", et qui paraîtra plus tard, en 1925 [2] : 
J’ai éprouvé dans toute sa grâce bienfaisante la vertu de St Brandan. Je l’ai lu à la fin d’une journée triste, pluvieuse, opprimante, journée d’ensevelissement comme disait Lucrèce : vent, soleil, feuillages, horizons, undique sepultris. Et resurrexi. C’est un vrai voyage au Paradis que je viens de faire. Grâces en soient rendues à l’âme celtique, à l’âme chrétienne, et à toi qui as si finement rendu le souffle de vie à ces choses mortes.  
Quant à Paul Tuffrau, il admirait beaucoup les talents d'écrivain de Bernard Marcotte, même si parfois il pouvait émettre des critiques. Et c'est bien grâce à Paul Tuffrau que beaucoup des textes de Bernard Marcotte sont restés. En effet, celui-ci détruisit beaucoup de ce qu'il avait écrit... reconnaissant lui-même après-coup avoir pu être un peu expéditif...
Beaucoup des écrits de Bernard Marcotte n'ont donc été sauvés que grâce au fait que Paul Tuffrau a conservé les lettres dans lesquelles Bernard Marcotte avait copié pour lui poèmes, ou fragments de pièces de théâtre... ou parce que Paul Tuffrau a gardé des manuscrits que Bernard Marcotte lui avait prêtés pour les lui faire lire...

Après la mort de Bernard Marcotte, Paul Tuffrau a rédigé une très importante étude sur Bernard Marcotte, qu'il intitula Passage d'Ariel. Bernard Marcotte, poète, conteur et philosophe de l'ironie, et qu'il avait l'intention de publier, avec une anthologie de textes divers. Il la termina en 1934, mais ce travail ne put alors être édité : probablement parce que Paul Tuffrau fut pris par d'autres tâches (enseignement, écriture, charge familiale...), puis que survint peu après la Seconde Guerre mondiale...
Et pourtant, Paul Tuffrau y proclamait toute son admiration pour Bernard Marcotte : 
Il y a sept ans déjà que s’est éteint à Vannes, sans que cette mort ait fait le moindre bruit dans le monde, l’être le plus magnifiquement doué que j’aie jamais rencontré. Il succombait aux lents ravages d’une tuberculose osseuse consécutive à ses blessures. Nul ne le connaissait, – hormis quelques amis réchappés de la guerre qui depuis longtemps avaient salué dans ce garçon modeste, effacé, mais en qui brûlait silencieusement la flamme du génie, un authentique fils de roi. Nul ne le connaît encore, sans qu’il y ait lieu de parler d’injustice : son œuvre, ou du moins ce que j’en ai pu retrouver (la veille de sa mort, il m’écrivait : « J’ai tout détruit de mon ancienne production ») est presque entièrement inédite. Mais ce qui en reste – soit qu’il l’ait avoué comme sien en l’épargnant, soit que le hasard l’ait soustrait à l’holocauste – suffit à mettre en éclatante lumière le nom de Bernard Marcotte. Qu’il s’agisse d’un très grand écrivain, – grand par la force et l’ampleur de la pensée, par la profondeur du sentiment, par l’inépuisable richesse d’une imagination émerveillée, il ne saurait être question d’en douter. Je prie le lecteur de jeter les yeux, avant de poursuivre, sur quelques pages de l’œuvre, – par exemple Vierges de France, ou Le chant d’Orphée, ou L’histoire de Psyché, ou La Vie étroite… Il aura vite reconnu l’accent inimitable, fait de douceur et d’autorité, et le rayonnement mystérieux de la grande poésie. Il saura dès lors que l’amitié ne m’égare pas et que je dis vrai.
Et Paul Tuffrau concluait son étude ainsi :
Je terminerai par un aveu.
Cette étude, il l’eût désapprouvée. Dans sa dernière lettre, écrite quelques heures avant sa mort, il me disait :
   Si quelque chose de moi doit paraître, maintenant ou plus tard, je tiens absolument à ce que ce soit sous un pseudonyme : j’ai choisi celui d’ – Ésope – (tout court) que j’adopterai définitivement si tu ne me le déconseilles. Le voile sera transparent pour mes amis, mais je désire qu’ils ne le soulèvent pas et que ma personnalité réelle reste en dehors de mon activité littéraire. Je ne pose là qu’un principe, car, en fait, mon bagage, c’est autant comme rien.
J’ai donc transgressé sa volonté formelle. Virgile, en son temps, ne fut pas mieux écouté. Voici mes raisons :
J’ai pensé que la partie féerique de l’œuvre serait mieux comprise et mieux aimée, si l’on savait à quel point elle était l’expression sincère et spontanée d’une âme. – J’ai pensé que la théorie de l’ironie, la cosmogonie de La Vie étroite paraîtraient peut-être des jeux de pensée à qui ne saurait pas qu’elles l’ont soutenu jusqu’aux portes de la mort. – Enfin quand on peut porter témoignage, en ces temps sordides, pour une âme désintéressée, prodigieusement active et riche, dévouée à l’art, amoureuse de la vie et capable de les quitter sans un regret, a-t-on le droit de se taire et de garder pour soi seul le réconfort de tant de force unie à tant de simplicité ? Je ne l’ai pas cru. Je ne le crois pas encore.
En attendant une publication exhaustive, des fragments de Passage d'Ariel de Paul Tuffrau ont depuis lors pu être publiés :
  • la partie biographique sous le titre Souvenirs sur Bernard Marcotte dans la revue littéraire L’Œil bleu (n° 10, février 2010, p. 13-38) ;
  • la partie concernant Les cahiers d’Ésope, dans l'ouvrage Les Cahiers d’Ésope, de Bernard Marcotte (Publibook, 2013, p. 13-25) ;
  • la partie concernant l’œuvre poétique de Bernard Marcotte sous le titre La poésie de Bernard Marcotte dans l'ouvrage Poèmes de Bernard Marcotte (Publibook, 2013, p. 13-20)
  • les pages portant sur Le Songe d'une nuit d'été de Bernard Marcotte dans le n°12 de la revue du C.R.A.M. (Centre de Réflexion sur les Auteurs Méconnus) La Corne de Brume paru en décembre 2015 (p. 181-187).
Et l'ouvrage a pu être publié en 2017 (Auxerre, HD éditions).



L'ensemble des textes de Bernard Marcotte (dont ses lettres) qui se trouvaient dans les archives de Paul Tuffrau est désormais conservé au Département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France (cote NAF 28871).

 [1] Ces nouvelles basques de Paul Tuffrau ont été regroupées dans un volume publié longtemps après sa mort, Anatcho (Atlantica, 1999).
[2] Chez L'Artisan du Livre.


mercredi 27 novembre 2013

Poèmes, de Bernard Marcotte

Poèmes
1 volume de 180 pages
Publibook, 2013
(disponible en version papier, 
et en version PDF)


































Sommaire

Préface, d'Henri Cambon
La poésie de Bernard Marcotte, par Paul Tuffrau

Poèmes divers
Idéalistes et Bouffons
     I. L'antiquité
     II. Le Moyen Age
     III. La geste de Don Quichotte
La ronde de nuit
     1. Les Transfigurés
     2. Le Pont-Neuf à l'aube
     3. La prière à la ville
     4. Le bras de Seine de la rive gauche - Le Luxembourg
Soirs et nuits dans Paris
     Aux écluses (derrière le Pont-Neuf)
     Nocturne
     Une nuit... (fragment)
     L'asile de nuit
Les vagabonds
     Prologue légendaire
     Les vagabonds en marche vers Paris
     Les vagabonds découvrent Paris
     Notre-Dame des Halles
     La mort des vagabonds
Sur d'autres vagabonds
     Un vagabond (ébauche)
     Prière du vagabond - Panem quotidianum da nobis
Autour du village
     Midi : le chant de la joie
     Promenade (ébauche)
     Ormuzd et Ahrimane (ébauche)
Sur des thèmes antiques
     Le chant d'Orphée
     A Pharos
Les heures d'Amymone
     Musique marine
     Chanson des îles

Un ami de Paul Tuffrau, l'écrivain, poète, Georges Pancol, notait dans son journal le 28 janvier 1911 (Georges Pancol, Poèmes - Journal - Lettres, Préface de Paul Tuffrau, Paris, éditions Sansot, R. Chiberre éditeur, 1923) :
Jeudi dernier je suis allé voir Tuffrau. J’ai trouvé Marcotte avec lui, un visage assez maigre, une moustache blonde tirant sur le roux, des yeux brillants et sensitifs, des manières simples. Il nous a lu des pièces que Tuffrau avait déjà entendues, mais que je connaissais pas : « Le chant d'Orphée », un morceau admirable de pensée et de forme, une inspiration magnifique, de larges vers grecs qui s'envolent lentement, superbement, harmonieusement. S'il y a quelqu'un au monde qui dût être sûr de son génie, c'est bien lui, et, naturellement, comme tous, il doit douter et souffrir. L'autre morceau que j'ai entendu, « Le Crépuscule », est également admirable, plus philosophique et aussi poétique que l'autre.

vendredi 26 avril 2013

Les Cahiers d'Ésope, textes philosophiques de Bernard Marcotte

Les Cahiers d'Ésope
1 volume de 170 pages
Publibook, 2013
(disponible en version papier, 
et en version PDF)




Les Cahiers d'Ésope réunissent un ensemble de textes de portée surtout philosophique, rédigés par Bernard Marcotte dans les années 1920, alors qu'il est atteint d'une maladie survenue dans les suites d'une blessure reçue durant la Première Guerre mondiale, maladie qui l'emportera en 1927, à tout juste 40 ans.


Sommaire

Préface, d'Henri Cambon
Les Cahiers d'Ésope, par Paul Tuffrau

I. La Vie étroite (Variations sur un thème philosophique)
       Remarque préliminaire
       I. L'étonnement : le don philosophique
       II. Existence. Être. Création
       À propos des relations : le sens tragique de la Vie étroite

II. Les entretiens de Tantale
       Prologue
       1er entretien : sur l'intervalle
       2e   entretien : sur l'amour (manquant dans le manuscrit)
       3e entretien : sur l'Être (fin de l'entretien)
       4e entretien : sur la mort

III. Les veillées de Diomède
       La boîte de Pandore (Dialogue sur le rire)
          A. L'évocation du  diable
          B. La causerie sur le rire
          C. La conjuration du diable
       Deuxième veillée : la curiosité

IV. Les Heures d'Amymone
       Musique marine
       Chanson des îles


Quelques extraits

L'étonnement : le don philosophique (p. 40)
   Toute réalité est un avènement. Comme le chant de l’oiseau perce la feuillée bruissante, son cantique vient vers nous à travers un idéal murmure. Le chœur des possibles, foule sans nom, tenace, insaisissable, l’enveloppe et l’assiège dans cette solitude où nous voulions surprendre sa secrète essence. C’est comme une perle infiniment précieuse vue tout au fond d’une mer limpide pleine de frissons et de courants, et, sous la masse ondoyante des eaux, voici qu’elle-même tremble et vacille, ondoie et s’imprécise, prête à s’évanouir, semble-t-il, dans cette mystérieuse incertitude d’elle-même et cet étonnement d’être là.
   Un poète s’en tiendrait à ce doux vertige d’irréalité. Mais le philosophe est un homme plus résolu : il lui faut des pourquoi, avec des points d’interrogation au bout de sa phrase. Pourquoi tel rouge, et non pas tel autre ? Du rouge, et non pas une autre couleur ? Une couleur, et non pas quelque autre chose ?

À propos des relations : le sens tragique de la Vie étroite (p. 80-81)
   Ainsi restreint, barré de toutes parts, et comme pris à la gorge d’une angoissante étreinte, l’ordre de l’existence nous apparaît une immense défaite, un écrasement, une oppression infinie. Tout a été perdu, sauf cette petite part qui est laissée. À chaque pas du pèlerinage, les horizons se rétrécissent. Les destins, hier encore possibles, ne le sont plus aujourd’hui. [...]
   Pour sauver l’homme d’une telle misère, est-il besoin vraiment de lui prêcher sa grandeur, comme fit Pascal ? Ne suffit-il pas de le laisser à sa fierté, à son honneur de vaincu ? Cette porte, seule ouverte, qu’elle nous soit une arche triomphale. Que cet étroit chemin soit le chemin de la ferveur. Que ce tragique silence s’emplisse d’une muette fidélité.
   Voici la petite barque sur l’océan sans bords. Elle ne vient de nulle part et ne va nulle part. Un jour, elle est mêlée aux vents, aux flots, à la lumière : tout finira par un total naufrage. Il n’y a pas de rive, si lointaine qu’on la rêve, où se puisse suspendre le plus fragile espoir. Il n’y a pas de regard au fond des étendues, pas un ange dans les cieux qui puisse témoigner d’elle encore quand elle aura passé. Qui donc oserait désavouer un tel destin ? Quel cœur ne lui serait pas constant ? Cette existence qui ne se suspend à rien, cette disgrâce, cet abandon, feront peut-être monter à nos lèvres une oublieuse chanson, ou le blasphème d’une révolte impie, mais jamais le honteux murmure d’un reniement. – On songe sans doute à de plus doux voyages : quelque paisible navigation côtière, avec toujours un rivage en vue et un port avant la tombée de la nuit, une vie de coin du feu avec un Paradis au bout. Un tel destin lasserait notre âme encore : ces grands bienfaits font les cœurs ingrats. Mais cette petite part, si tôt consommée, si fragile et si aventureuse, notre vie étroite, au moins, nous savons bien que nous ne la mépriserons jamais.                                                                                   

Le philosophe Jean Wahl (1888-1974), ami de Bernard Marcotte, fit paraître dans Recherches philosophiques (1934-1935, volume IV, p. 385-389) deux pages de La Vie étroite, avec une longue introduction.

À propos des textes philosophiques

 Jean Wahl, en introduction à La Vie Étroite (fragment). Recherches philosophiques, 1934-1935 (p. 385-389) :

Sa philosophie est étroitement reliée à son art. Le poète et le conteur, ce sont pour lui les hommes qui vivent au pays du possible, dans cette vaste région de l’être qu’il distingue du domaine étroit de l’existence ; mais dans cette indétermination même, ils créent de la détermination en créant leur œuvre. La méditation de Marcotte a porté sur les idées de détermination et d’indétermination. 

Henri Cambon, en introduction à L’étonnement. Le don philosophique (extrait tiré de La Vie Étroite). Le Grognard, n° 20, décembre 2011, p. 42-50 :

La Vie Étroite : ce titre ne doit pas être considéré dans un sens restrictif. La vie n'avait rien d'étriqué pour Bernard Marcotte. Au contraire, il faut en prendre toute la mesure, toute la plénitude. Cependant, chacun doit, en même temps, reconnaître le champ dans lequel cette vie s'inscrit. D'une multiplicité potentielle, une vie  nous est donnée, un possible nous a été alloué. À nous d'en prendre acte. Et dans ce possible, à nous de vivre, à nous de créer de la beauté et de la joie, non de façon artificielle et factice, mais de façon pleine et réelle. 

 




samedi 1 septembre 2012

Quelques poèmes de Bernard Marcotte

             
                     Je n'ai pas de fierté


Je n’ai pas de fierté, je n’ai pas de génie.
J’assiste sans orgueil à la beauté du monde,
Et ne crois point encor mon âme si profonde
Que j’en eusse jamais du dédain pour la vie.

Je ne suis point si grand pour avoir des sarcasmes.
D’un peu plus de bonheur je ne me fais pas gloire ;
Je ne me targue pas d’un moment d’enthousiasme,
Et n’ai pas exalté les jours de mon histoire.

Et pourtant je la vis plein d’un immense amour.
Sans faste et sans éclat, je me fais chaque jour
Un bonheur simple et grave, une splendeur intime ;

Je ne me rêve pas héroïque ou sublime,
Mais il m’aura suffi, passant illuminé,
De créer de la joie et de la rayonner.


               Vierges de France


Vierges des églises de France et des clochers,
Plis chastes de la robe et fins profils penchés,
Mélancolie heureuse et douceur d’un sourire,

Air grave qui nous chasse, air mutin qui rattire,
Des caprices d’enfant dans un profil divin,
Une gaieté captive entre deux rangs de saints,

Premier pas vers le ciel, tout près de nous encore,
Vous souriez sous le portail où l’on adore,
Avec on ne sait quoi d’étrange et de lointain.

Vous nous montrez le ciel, un ciel si vite atteint,
Que l’on y vient, tout plein des frissons de la terre,
Et le cœur sans extase et les yeux sans mystère.

Vous inclinez vos fronts sous des voiles légers.
Votre visage rit et vous semblez changer,
Nous parler, nous aimer d’un autre amour peut-être.

Celui que vous nommez le Sauveur et le Maître
Donna la forme humaine à sa divinité :
Comme il est descendu, vers lui vous remontez.

Et c’est une rencontre apaisante et profonde,
À mi-chemin du ciel unissant ces deux mondes,
Celui qu’on a rêvé, celui qu’on a connu.

Ô madones de France au corps frêle et menu,
Ô vous dont le regard, l’attitude et le geste,
Sans cesser d’être humains sont devenus célestes,

Comment avez-vous pu, tout d’un coup, sans effort,
À l’ombre d’un portail diviniser ces corps
Que l’ascète meurtrit pour la vie éternelle ?

Comment avez-vous pu, sans cesser d’être telles,
Avec ces mêmes yeux, avec ces mêmes mains
Qui devaient accomplir des offices humains,

Aimer du même amour, haïr des mêmes haines,
Madones de Champagne et Vierges de Touraine ?
Comment avez-vous pu, sans nous abandonner,
Vous en aller vers Dieu, doux profils inclinés ?


                   L’asile de nuit

C’est l’asile de nuit : entre qui veut, la porte
Est grande ouverte aux gueux, ainsi qu’aux feuilles mortes.
Tout ce que le vent pousse et que chasse la nuit,
Haillons et deuils, tout vient dormir dans ce réduit.
C’est l’asile de nuit ouvert au pauvre monde,
Chose vague, vers qui se traîne un peuple immonde.
C’est le dernier foyer, sans flamme et sans aïeul,
En dépit de la foule on y dort toujours seul.
Tu trouveras ton coin aussi toi qui frissonnes,
Entre : tu sais bien qu’on ne refuse personne.
La bonne vieille auberge accueille tous les gueux,
Des bohémiens chantant, des fous, des indigents,
Et d’autres qui passaient et tout à coup s’arrêtent,
Se disant : C’est bien là qu’il faut poser sa tête.
L’enseigne de ce gîte : Assistance de Dieu.
C’est l’asile de nuit…
                                   (septembre 1907)


    Aux écluses (derrière le Pont-Neuf)

Vous aviez mes amis des visages très pâles
Sous un ciel tiède et gris d’une langueur d’opale :
Un escalier plongeait dans une eau sans remous,
Et sur les quais avec un bruit tranquille et mou
Montaient et descendaient de minuscules vagues.
Vous souvient-il ? On entendait des heures vagues
S’éveiller et mourir là-bas dans la cité,
Et sur un môle blanc vous étiez arrêtés
Comme des dieux inquiets d’une éternelle attente.
Étendus sur la pierre et les jambes pendantes,
Vous ébauchiez des vers, ces vers les plus amers
Qu’on murmure tout bas, et qu’on n’écrit jamais,
Et vous ne parliez plus : vous regardiez le monde.
Une chose montait dans vos âmes fécondes.
Un désir inconnu faisait briller vos yeux
Devant ce paysage immense et merveilleux
Qu’emplissait la rumeur tranquille de la Seine.
Ô mes amis, plus haut que l’amour et la haine,
Vous vous laissiez aller au vieux péché d’orgueil.
Ce n’est donc pas assez de la joie et des deuils,
De la simplicité des choses quotidiennes,
Il faut que tous les soirs quelqu’un se lève et vienne
Regarder tout cela pour le chanter plus tard,
Et pour faire éternelle, une heure de hasard.
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Vous souvient-il ? Les ponts sont bleus. La Seine coule…
Une heure sonne au loin. De minuscules houles
Viennent battre les quais et le bord des chalands.
Le fleuve à vos côtés de son rythme indolent
Berce longtemps votre âme inquiète et ravie.
Alors… ce sera tout… Laissez couler la vie.
                                       (octobre 1908)


                Et les coucous aussi

Les genêts sont en fleurs dans les vertes vallées,
Les genêts sont fleuris, et les coucous aussi.
Le ciel est gris, il pleut : il pleut sur les vallées,
Sur les genêts en fleurs, et les coucous aussi.

Il pleut sur les sentiers, il pleut sur les prairies,
Sur toute la Touraine et tout le Vendômois.
Il pleut sur les clochers, sur la terre fleurie,
Sur les coucous des champs, sur les coucous des bois.

Jaunes sont les genêts dans les vertes vallées,
Jaunes sont les coucous, les boutons d’or aussi.
La terre est fraîche, il pleut : il pleut sur les vallées,
Sur toute la Touraine, et les coucous aussi.
                                        (octobre 1913)