mardi 21 août 2012

Les Fantaisies Bergamasques

1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
Les Fantaisies Bergamasques, de Bernard Marcotte
Éditions Thélès, 308 p., 2012
(1ère parution en 1913 : Édition du Temps Présent)













Extraits de la Préface
   C’est bien cette fantaisie qui est le thème principal de l’ouvrage. Mais la fantaisie de Bernard Marcotte n’est pas un jeu frivole. C’est une attitude délibérée devant la vie, « une légèreté intérieure, une disposition à la joie », face aux souffrances : « Un brin d’herbe au soleil est plus beau qu’un arbre foudroyé. » Cependant, même si parfois dans ce livre, Bernard Marcotte ébauche des réflexions d’ordre philosophique, sa fantaisie reste pleine de fraîcheur et de naturel, et l’on y trouve également beaucoup de poésie et de charme, mais aussi de très belles notations de nature et descriptions de paysages, évocations des Ardennes natales, ou bien de la forêt de Fontainebleau où, lorsqu’il habita à Paris, Bernard Marcotte aimait aller se promener…


Les Fantaisies Bergamasques : Quelques extraits

Fantaisie sur les villages et les forêts. Troisième journée
   Il y a dans les forêts des heures de rêverie, d’oubli et de volupté où passent des souffles si légers que seules s’inclinent au bord des sentiers les graminées et les plus légères des fleurs. Et il y a des heures de grâce et de sérénité où, sans que le silence en paraisse troublé, le vent balance largement les cimes les plus hautes des arbres. Il y a enfin des heures de trouble et de désir où de chauds parfums s’élèvent de la terre, où des souffles orageux tourmentent la forêt, où les vallées retentissent, pleines d’un frisson douloureux. Ainsi les pensées s’agitaient ce jour-là dans l’âme de Colombine. […]
   Il y eut des sentiers qu’elle parcourut en dansant, des clairières où elle passa des heures à regarder le ciel, étendue sur le dos. Elle s’arrêta au bord d’une petite mare semée de feuilles mortes et sur laquelle des insectes couraient en tous sens avec un frisson de lumière au bout de leurs longues pattes, chaque fois qu’ils touchaient l’eau, et ce spectacle la plongea dans une voluptueuse extase. Grâce et caprice, mélancolie et volupté, charme des longues espérances, inquiétude du désir, tous les frissons étaient en elle, toutes les passions agitaient son âme. Le jour s’écoulait doucement autour d’elle, plein de soleil et de cris d’oiseaux.

Fantaisie sur les villages et les forêts. Dixième journée
   Et maintenant, que les fictions s’évanouissent pour un instant, que les rêves se dissipent, et qu’à travers la fantaisie l’amour, le grand amour de la vie se manifeste ! Ceci n’est plus un conte que je vous fais, une histoire que j’imagine, c’est moi-même, ce sont mes souvenirs bien-aimés, ce sont les heures voluptueuses que j’ai vécues. C’est moi qui suis venu à travers la forêt, c’est moi qui suis debout dans cette longue vallée qui s’illumine, immobile et regardant le ciel. Joie ! Force triomphante ! Éblouissement sur la terre, éblouissement dans les cieux ! Qu’allez-vous adorer sur la colline, vous les brumes matinales qui glissez pareilles à de blancs fantômes ! Des oiseaux : des milliers de chants d’oiseaux. De la rosée : d’innombrables gouttes scintillantes semées sur les prairies et suspendues aux feuillages. Joie ! Joie à la petite flaque d’eau qui rayonne entre ses ajoncs verts. Joie à l’arbre dressé dans la lumière, à ses branches tordues, à sa brune écorce, à la mousse qui verdit à son pied, à la petite feuille qui palpite là-haut au bout de son mince pédoncule. Joie au grand ciel immobile, au pâle azur du ciel, infinie et suprême splendeur.
   Et tu jaillis au-dessus des collines, ô bel astre, dispensateur magnifique de la vie. C’est par toi que la feuille a verdi, que les fleurs sont écloses, c’est dans tes rayons que le pollen a voyagé sur les ailes de l’insecte, ivre de ta lumière, et les fleurs furent fécondées dans les midis que tu dispenses. Ô père des apparences légères et de la joie profonde ! Voici que les fruits ont mûri, que les corolles se sont fanées, voici que la feuille s’est desséchée et craque aujourd’hui sous la main qui la froisse. Ainsi les saisons s’écoulent et tu règles le rythme éternel des jours fugitifs. Je te salue au pied de la colline, dans la longue vallée. Je crie vers toi comme du fond de l’abîme un long cri de bonheur et de volupté. Je m’en souviens, je m’en souviens, je suis poussière et cendre ; je suis un peu de cette argile humaine qu’une force inconnue a façonnée pour être anéantie. Petite est ma durée et l’on peut dénombrer mes jours ; mais j’ai ce grand orgueil d’être triomphant dans ma joie et infini dans mon amour. Que ce soit la gloire de l’être périssable, ô bel astre qu’on peut croire éternel, de t’avoir salué avec une âme divine en ces moments sublimes. Ô soleil des maturités et des floraisons, douce et mouvante lumière si belle sur les campagnes, si magnifique sur la mer, si divinement jeune dans les forêts matinales ! Puisses-tu m’aider dans ces œuvres de joie légère et de capricieuse volupté et me faire oublier la dure étreinte de la vie et ce cercle de fer où nous nous débattons tous.

En Flandre. La mort de Dame Asphodèle
   Une histoire, une histoire comme au vieux temps. Vous par qui furent célébrés les amours de Tristan et d’Yseult et le jardin où Francesca ne lut pas plus avant, poètes d’Italie, conteurs de Bretagne, écoutez. C’est une grande maison de Flandre, un peu triste et mélancolique. Devant, une rue déserte : parfois un marteau qu’on heurte, un passant qui se hâte. Au-dessus des toits, le ciel rayonnant ou sombre, mais gardant jusque dans ses splendeurs quelque chose de pâle, de fin et de mélancolique. Des nuits, des jours, du soleil et de la brume, sans cesse quelque bruit qui s’échappe de la rumeur confuse de la ville et à toutes les heures le carillon des cloches qui passe à travers le ciel. Or cette maison est bien close, et dans ses murs gris les fenêtres semblent vouloir se dérober à la plus joyeuse lumière. Derrière, il y a un jardin avec de petits arbres et des fleurs aux corolles éclatantes sur des tiges minces et droites. C’est là que Dame Asphodèle s’est retirée. Elle a choisi pour rêver à son amour une salle vaste et silencieuse où il y a de vieux meubles, de gros bahuts ornés d’animaux fantastiques, des fauteuils au dossier sculpté, et sur tous les murs, au-dessus du lambris, une tapisserie pleine des images du vieux temps : des rois, des princesses, des enchanteurs, des amants peut-être, qui donc aurait su dire toutes ces merveilles ? Et les bêtes sculptées dans le bois des bahuts et des fauteuils, qui donc les aurait pu nommer ?
   Dans le calme lumineux des derniers jours de cet été, dans le silence du crépuscule et dans la grâce du matin, Dame Asphodèle sent sa vie se dissoudre lentement, comme une goutte de rosée qui s’évapore, comme un peu de neige qui fond sur la montagne. Ce n’est pas une douleur violente, c’est une sorte de langueur qui la pénètre, une pensée trop douce qui envahit son âme. Elle meurt d’amour, de la douceur d’amour, et, sans regret, sans espoir, elle s’abandonne, sachant que tout est vain, que c’est sa destinée, la destinée de toutes les petites dames du monde qui ont les joues aussi roses, les mains aussi blanches, les cheveux aussi légers.

À propos des Fantaisies Bergamasques
 Sous un titre un peu énigmatique, M. Bernard Marcotte vient de publier une série de nouvelles d'une fantaisie tour à tour brillante et émue, et que lient entre elles, pour en faire un seul roman, "les fous de Bergame" dont elles racontent la merveilleuse odyssée. Ils apparaissent et ils passent sous les personnages de la Comedia dell' Arte. Colombine et Isabelle, Arlequin, Pierrot, Léandre, le docteur de Bologne, Scapin et Scaramouche, faisant sonner dans l'air léger du matin les clairs grelots de leur folie, semant leur rire comme des grains de joie à travers l'Italie ou la Flandre, brodant les arabesques de leur imagination sur la trame unie des existences autour desquelles ils ont dansé, créateurs d'illusions qui suscitent le rêve, élargissent le champ de la vie.
André Delacour. La Démocratie. 18 septembre 1913

Qui voudrait défendre à ce délicieux rêveur de rêver ? Tour à tour attendri et spirituel, ironique et lyrique, il n'est prisonnier d'aucune idée, d'aucune technique.
Jean-Marie Carré, Revue d’Ardenne et d’Argonne, Numéro 5-6, paru en juillet-octobre 1914, p. 179

[…] Bernard Marcotte qui est vraisemblablement un des premiers prosateurs de notre génération […]. Roger Dévigne. Une édition à rééditer. Les Fantaisies Bergamasques de Bernard Marcotte. L’encrier, n° 1, 15 mai 1919, p. 11

samedi 18 août 2012

Théâtre de Bernard Marcotte


1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
Théâtre, de Bernard Marcotte.
Publibook, 232 p., 2015 ; Éditions Thélès, 290 p., 2011





Extraits de la Préface
   Ma Mère l’Oye est une pièce de théâtre, et en même temps un conte. […]
   Comme pour Ma Mère l’Oye, Bernard Marcotte songea à la (il s’agit de la pièce intitulée Le Songe d’une nuit d’été) faire publier, et, à cette occasion, il la relut, écrivant alors à Paul Tuffrau : « Je ferai une préface pour expliquer que c’est un songe, une rêverie désordonnée comme toutes les rêveries, compliquée et diverse à plaisir, et qu’on a mille fois tort d’y chercher une action, des personnages vivants quand il n’y a que moi de vivant dans tout cela. Du lyrisme qui ne s’inspire ni de l’amour, ni de la mort, ni de la nature, mais de la fantaisie. »

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Théâtre : Quelques extraits

Ma Mère l’Oye
MAB – C’est vrai que j’étais une vagabonde et une enfant sauvage. Oh ! mes années, mes vingt années, vous avez passé comme de beaux oiseaux, comme des nuées brillantes, comme des songes légers : vous ne m’avez rien laissé. Vous avez glissé sur mon âme, comme l’eau des torrents dans la vieille forêt fuyait entre mes doigts qui croyaient saisir leur flot profond et rapide et n’en gardaient rien que de frêles gouttelettes brillantes.
   L’air fraîchit, le soir tombe. Là-bas, dans la profondeur silencieuse des jardins, l’ombre s’accumule sous les grands arbres et la couleur des eaux dans les bassins tranquilles change comme la couleur du ciel. Par-dessus les dernières collines, je vois se bâtir dans les nuées ces édifices aériens, ces palais crépusculaires que la dernière splendeur du jour éclaire encore. Pourquoi toutes ces choses sont-elles si troublantes et si fugitives ! N’y a-t-il rien à saisir sur la terre, ne peut-on rien fixer en son âme que le frêle souvenir de tant d’heures brillantes !
   Ô rouet, vieux rouet de Mère-Grand, j’entends encore bourdonner ta musique : « Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas une danse. Toujours le même bruit, toujours le même train. C’est de la patience et c’est de l’amour. » Instruis-moi à filer du même geste, dans des pensées toujours égales, la suite continue des jours. S’ils ne laissent après eux que de la cendre, que cette cendre du moins ne soit pas dispersée au vent comme une vaine poussière, mais qu’elle s’accumule au foyer de la vie et vienne s’ajouter pieusement aux autres cendres des autres jours. Nuit douce, nuit délicate, nuit profonde, toi qui enveloppes déjà de tes ombres furtives tous ces mirages aériens qui enchantaient mes yeux, quel désir, doux comme ta douceur, profond comme ta sérénité silencieuse s’éveille en moi ce soir ! Autour de mon âme, quelle solitude encore ignorée se révèle soudain ! Oh ! que quelqu’un se penche vers moi et je me pencherai vers lui ! Qu’il me tende sa coupe, et je m’abreuverai jusqu’à l’ivresse ! Qu’il me demande le don de ma vie dans toute sa plénitude et, pour lui seul prodigue et généreuse, je disputerai à l’univers avec l’âpreté d’un avare les plus frivoles de mes pensées et les plus vains de mes songes. (Acte III, scène VI)

Le Songe d’une nuit d’été
Pour le Songe d’une nuit d’été
Il faut un bois tranquille et des sentiers secrets,
                        Et pour chaque sylphide une robe irisée,
                        Un habit vert pour Puck, des gouttes de rosée
                        Qu’on jettera négligemment sur la forêt.

                        Pour Bottom et sa troupe, il faut un cabaret,
                        Des habits de Téniers et des cruches brisées.
                        Un seigneur de Watteau fera le roi Thésée.
                        Les amantes seront de Greuze et de Lancret.

                        Pour gnomes nous prendrons les singes de Chardin.
                        Le bois sera moins qu’un hallier, plus qu’un jardin.
                        Titania sera fantasque, mais correcte.

                        Il faut un écureuil, des hiboux et des merles,
                        Léger brouillard d’argent, clair de lune gris-perle,
                        Et des diamants taillés pour les yeux des insectes.
                                                *
Dans un décor féerique, avec des personnages pris aux contes d’enfant et bien plus qu’à l’histoire à la légende, j’ai voulu chanter toute la simplicité, toute la naïveté de la joie humaine. Seuls les vers d’Aristophane ont plus de grandeur ; ils font entrevoir après cette enfance, une maturité. Je voudrais que cette œuvre laissât aux plus désenchantées des âmes quelque chose de frais et de calme, comme ces vents du matin qui passèrent sur l’éclosion des fleurs. La fantaisie, l’amour, la nuit et l’aurore, la forêt, les danses, le clair de lune et les étangs qui sont des choses bonnes et pures.
                                                *
Prologue : PUCK, au public 
 Écoliers et manants, dames et gentilshommes,
                        À tous, premièrement, se présente et se nomme,
                        Comme il sied aux lutins, son bonnet sur le front,
                        Puck, un gnome des bois, un page d’Obéron.
                        Ayant moi-même un rôle en cette comédie
                        Et devant me mêler à cette trame ourdie
                        Par un rêveur ancien, rejetant ses soucis,
                        Je viens vous saluer et vous conter ceci :
                        Qu’il est deux parts du monde, une pour les poètes,
                        L’autre pour les amants, que notre âme n’est faite
                        Que pour ce double jeu fantasque et puéril
                        Et que nous croiserons uniquement ces fils.
                        Ne vous offensez pas, surtout, de ce costume :
                        Il sied bien mieux dans la forêt et sous la brume,
                        Lorsque le vent du soir agite mes grelots,
                        Et puis là-bas sous nos sapins et nos bouleaux.
                        Nous tenons l’univers pour une vieille chose
                        Qu’il faut renouveler par des métamorphoses,
                        Et la réalité pour un habit trop court,
                        Qui nous donne des airs trop guindés et trop lourds.
                        Donc nous allons pour vous ainsi qu’une ambroisie
                        En toute liberté verser la fantaisie.
                        Excusez-moi : j’entends du bruit, je disparais.
                        Nous nous retrouverons ce soir, dans la forêt.
                                                                                    Il sort.
                                                *
HERMIA s’éveille, les cheveux dénoués tombant sur ses épaules, encadrant son visage
                        Quelqu’un avait parlé, tout à l’heure, il me semble.
                        Mais qu’avais-je rêvé ? Quel étrange sommeil !
(elle se soulève)         
 Quoi ! tu n’étais pas là, penché sur mon réveil ?
                        J’ai peur. Les arbres ont d’étranges attitudes.
                        Lysandre ?… Plus personne, et c’est la solitude.
(elle est maintenant debout, face à la forêt immobile)
                        Plus rien que la chanson monotone du vent,
                        Que les étoiles d’or, que les chênes mouvants.
                        Réponds-moi, la forêt : qu’a-t-on fait de Lysandre?

VOIX DE LUTIN (montant de la forêt, légère comme un bruit d’insecte)
                        Ô vierge, ton amour est pareil à la cendre
Qui flotte au vent du soir sur le feu des bergers.
Tout ceci n’est qu’un rêve, impalpable et léger.
Il faut savoir aimer comme les fleurs fleurissent
Pour être belle un soir. La vie est le caprice
D’un rêveur éternel.

HERMIA                                          C’est vrai, je l’ai aimé.

LA VOIX         La brume certains soirs ébauche sur les prés
                        Des contours indécis et des formes de rêve
                        Qui se mêlent entre eux et jamais ne s’achèvent.

HERMIA          J’ai senti, j’ai vécu ; mon cœur inapaisé
                        Se ressouvient encor de son dernier baiser.

LA VOIX         Un poète a rêvé ces amours éphémères,
                        Cette ombre et ce silence et ce bois légendaire.

HERMIA          Je sentais, je vivais ; ô grands arbres dormants,
                        Répondez-moi : qu’avez-vous fait de mon amant ?
                                                                                    Elle sort.

LA VOIX (limpide, dans l’immense solitude du décor)
                        Nous sommes les lutins tapis sous les broussailles,
                        Sur nos bonnets d’argent des grelots d’or tressaillent. (Acte III, scène VI)

Viviane et Ariel
ARIEL. – Que le sourire de l’aurore t’éveille chaque matin dans des pensées harmonieuses ! Que la lumière de tes jours descende sur ton front comme une grâce toujours nouvelle ! Que nulle mélancolie n’attriste tes soirs et que, chaque nuit, ton âme s’apaise, large et silencieuse, comme le ciel étoilé ! Ainsi je te salue, ma bien-aimée : que ne suis-je un oracle ! Ces mots seraient un présage et une divination. Ah ! Viviane, j’ai brisé pour toi le sceau d’un long silence. Je t’aime, et c’est une simple chose ; mais avant de te la dire, les mots se pressèrent en foule sur mes lèvres et se disputèrent le souffle de ma voix dans un tumulte étrange.

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À propos du Théâtre

Ma Mère l’Oye, la première des pièces ici réunies (et la plus tardive, datant de 1913) s’apparente à un conte de fées […]. Le Songe d’une nuit d’été (1908), […] réécriture « ad usum Galliæ » du Midsummer Night’s Dream. Marcotte ne se contente pas de ramener Shakespeare à la raison classique : il multiplie les références aux peintres du XVIIIe siècle, il réagence la fable au gré de sa fantaisie.
Histoires Littéraires : avril-mai-juin 2012, volume XIII, n° 50







jeudi 16 août 2012

La dernière chevauchée des Rois Mages


1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
La dernière chevauchée des Rois Mages, de Bernard Marcotte.
Éditions Thélès, 166 p., 2011














Extraits de la Préface
   Ce recueil représente un ensemble très varié, dans lequel Bernard Marcotte se révèle comme conteur plein d'imagination et de fantaisie, et aussi comme poète et comme philosophe […]
   L'imaginaire de ses contes, il l'a puisé dans des terrains bien divers. D'abord le Moyen Âge, qui l'attire tout particulièrement […] ; chez Charles Perrault, dont il réinterprète les contes dans Les Bottes de l'Ogre (Chronique du temps des fées) […] ; mais encore parmi le légendaire finnois […] ; et, bien sûr, pour cet écrivain nourri de littérature classique, dans la mythologie grecque et romaine, ce qui l'a conduit à réécrire l'histoire de Psyché. […]
   Quant à ses Ardennes natales, Bernard Marcotte y revient dans Autour de la mort, pages tout à la fois poignantes et empruntes d'une grande sérénité.

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La dernière chevauchée des Rois Mages : Quelques extraits

La dernière chevauchée des Rois Mages
   Je vais dire comment les Rois Mages, au retour de Palestine, chevauchèrent jusqu'en Paradis. Or cette histoire est un conte et rien de tel n'arriva jamais sur la terre : ceux qui vivaient alors, ceux qui ont vu et entendu les choses de ce temps et qui en ont témoigné pour tous les hommes nous apprennent que les Rois Mages revinrent dans leur pays et telle est la vérité selon l'histoire. Ne puis-je rêver pourtant l'aventure que voici, imaginer un autre voyage et vous le présenter comme une seconde vérité, une vérité selon mon cœur et mon esprit ? Vous le savez : les conteurs ne changent rien à l'ordre des choses, ils n'atteignent pas la réalité, elle subsiste tout entière après eux. Quelles que soient les merveilles qu'ils aient rêvées, ils n'ont pas ajouté une fleur, pas un parfum et pas un bruit, pas une lumière et pas une ombre à la Création : leurs fictions glissent au-dessus de la vie, aussi légères, aussi impalpables et aussi vaines que les vapeurs et les nuages au-dessus de la face de la terre. Pourtant, sachant qu'il y a dans les cœurs humains, à côté de la certitude et de la foi, des espérances et des désirs, des pressentiments et des rêves, les conteurs composent leurs histoires comme le corps léger et brillant où s'incarneront ces pensées confuses : ils comblent cette attente, apaisent cette inquiétude ; par eux rien ne devient réel, mais tout redevient beau et pur, si beau même qu'il semble que la vanité de leurs œuvres soit comme le prix des enchantements qu'ils nous dispensent. Je vais tenter ici de les imiter et comme eux vous dire une histoire merveilleuse et qui n'a pas été.

Le voyage de la Vierge (d’après un fabliau de Rutebeuf)
   Certes, elle les entendit dans les cieux, la très douce Dame, quand ils se lamentèrent et qu'ils l'appelèrent, chacun dans sa prison. « Ah ! dit-elle, quel grand dommage vous est-il advenu, mes bons fidèles ? Messire Guillemin, ne criez point si fort, je vous entends, et bien irai-je vous secourir. Vous, Dame Blanche, votre plainte me navre. Cessez et patientez si vous m'aimez. » Lors la Dame vêtit sa robe, sa robe qui est bleue comme le ciel du matin et semée d'étoiles comme le ciel pendant la nuit, elle mit sur sa tête un diadème léger et fin, aussi gracieux que son sourire, aussi resplendissant que son regard. Puis s'étant ainsi parée, elle s'en alla vers la plage des élus d'où elle descendrait sur la terre. […]   À travers les étoiles, dans la paix lumineuse du ciel, calme et droite comme un grand lys, la Vierge descendait vers la terre. Ce voyage lui était familier, bien des fois ainsi elle avait glissé dans l'espace, car jamais on ne l'avait appelée en vain. Aussi n'éprouvait-elle point de surprise à se sentir si légère, si doucement caressée par les nuées errantes, si curieusement entourée de cette multitude d'étoiles : « Vous êtes les fleurs du ciel, leur dit-elle, vous êtes des fleurs blanches, des fleurs bleues et des fleurs d'or : le Seigneur a fait fleurir son étendue. Je vous aime, petites étoiles : vous êtes immobiles comme le bonheur, vous êtes innombrables comme les bienheureux. Vous êtes là pour nous guider quand nous allons vers les hommes et c'est pourquoi l'on dit qu'au jour où la terre sera dépeuplée, vous vous abîmerez toutes dans la mer. »

La Vierge Marie à la recherche de l’enfant Jésus
   Ce fut seulement à l'aube qu'on retrouva l'enfant Jésus : il était assis sur l'Étoile du matin et il souriait confusément à l'aurore.

D’après des légendes finnoises
Kyllikki
   L'étoile aima Kyllikki, Kyllikki aima l'étoile, elles se donnèrent l'une à l'autre le plus doux des regards et le plus fin des rayons.
   Toujours il y aura des Nives et des Rayons de soleil et de merveilleux départs vers des pays plus beaux et des montagnes où fondra la neige. Toujours aussi la montagne de Kyllikki sera blanche et Kyllikki aimera son étoile.
   Les choses sont éternelles : celles qui demeurent et celles qui recommencent.

Les Bottes de l’Ogre (Chronique du temps des fées)
Chapitre 2 – Comment la fée Carabosse déclara la guerre au roi de Verteville et fit mettre à sac la maison de sa mie
   […] L'audience ne fut reprise qu'assez tard dans l'après-midi.
   Étaient présents, cette fois, les deux témoins de la cause, et M. le Président, gracieusement, les interrogeait :
   « Vous étiez donc à la promenade, Mesdemoiselles ?
   – C'était par ordre de Madame, dit Reine-Marie.
   – Monsieur, ajouta Bouton, on nous avait envoyées aux champs.
   – Et vous trouvâtes les bottes sur la route ?
   – Dans le fossé, M. le Président.
   – Était-ce de-ci, ou de-là ?
   – C'était dedans, fit Bouton.
   – Je veux dire : était-ce du côté du chemin ou du côté du champ ?
   – À portée de main, précisa la grande Reine.
   – Plus près de la route, donc. Or, Messieurs, la route est domaine royal, comme aussi la mi-part des fossés qui la jouxtent. Dimidia pars…, dit la vieille ordonnance. Les bottes, trouvées en terre de souveraineté, sont de bonne prise et bien de roi. Ce étant entendu, nous déboutons Madame la fée de sa requête.
   – Eh ! bien, fit Carabosse, puisque le droit n'y fait, j'y emploierai la force, et je vous déclare la guerre, Messieurs de Verteville.
   – Nous ne sommes point ici, s'écria le Président en levant les bras, pour recevoir de pareilles sortes de déclarations : c'est assez de nos causes. Emmenez cette vieille folle », fit-il bas à l'huissier.
   On la mit hors. Mais elle se rendit sur la place, et, se tournant d'abord vers le palais, puis vers l'église, puis vers la halle, puis vers la prison, par quatre fois, aux quatre vents du ciel, elle cria bien fort : « Ce jour, en cette heure, et à compter de la lune nouvelle, la fée Carabosse déclare la guerre au roi de Verteville et à ses gens. »
   Quand le prince rentra, dans la soirée, on lui raconta qu'il était venu une sorcière qui avait mis le peuple en émoi par les rues : mais il n'y prit garde et se mit au lit, ayant résolu de se lever tôt pour aller à la chasse. […]

Chapitre 6 – La mort héroïque de M. le marquis de Carabas
   Le soir est venu. La guerre est finie, Verteville a capitulé.
   M. de Carabas demeurait gisant en travers du pré, au milieu des siens. Tout son sang avait coulé : il ne souffrait plus, mais il allait mourir. Ô, qu'est-ce donc qui tournait là-haut, tournait toujours plus fort ? … Le moulin !
   Il était meunier, elle était meunière. Le grain blond coulait…, la blanche farine ruisselait…
   « Ô ma miette, que tu es blanche et que tu es dorée !
   – Et vous, Monsieur, vous avez encore taché de rouge votre bel habit.
   – Ce sont des coquelicots, Madame, que j'ai cueillis dans les blés mûrs. »
   Le grand moulin tournait, tournait toujours plus fort, et, se laissant emporter dans sa ronde élargie, l'âme de M. le marquis de Carabas s'envola au Paradis des braves.

L’histoire de Psyché contée aux enfants
Chapitre 2 - Psyché au Pays des Enchantements
   « Le ciel rougit ; une ombre rose colore ton visage. Que tu es beau ! Que Psyché se voit belle, plongeant dans ton regard ! Un dieu, sans doute, un dieu m’a ravie à la terre. Dis-moi ton nom. Quel rang tiens-tu dans la troupe immortelle ?
   – Je suis l’Amour, Psyché, non pas celui qu’ils ont chanté près des grands fleuves, et ni les monts neigeux, ni les vertes vallées ne connaissent ma loi. Je règne, ployant toute vie sous mon empire, et voici qu’à mon tour, docile à ton caprice, j’éprouve, en son entière force, cet invincible attrait dont je blessais les cœurs. Beaux yeux, où brille encore une flamme impie, lèvres, si doucement perfides, qui m’avez murmuré vos flatteuses paroles, petit corps, secrètement gardé et maintenant perdu, à vous ce dernier regard et ce dernier baiser. Tout va finir, hélas ! De ces fragiles merveilles où s’assurait notre âme, rien ne peut demeurer. Le pacte est transgressé et déjà, comme un essaim irrité, prompt à détruire son ouvrage, le peuple des Génies s’éveille autour de nous. Ne sens-tu pas dans l’air, partout suspendue, l’invisible menace ?
   – Je vois le ciel calme, la feuillée immobile. Quoi donc s’est ébranlé, et quoi donc va mourir ? Tout n’est-il pas paisible, assuré, donné pour une heure éternelle ? Dis, mon roi timide, fit-elle pas bien, ta Psyché téméraire ?… Ah ! pardonne-moi.
   – Adieu, Psyché. »

Autour de la mort
   Je voudrais seulement que vous me lisiez un matin de printemps près d'un village que vous aimez, quand les vallées embaument et que les fleurs écloses la veille au grand midi, s'effeuillent au vent. Ou plutôt qu'une voix de femme, votre sœur ou votre mère vous dise ces paroles, car je sais que vous m'aimerez mieux ainsi. Et puissent ces heures vécues avec moi être les plus nobles et les plus fières de votre jeunesse, non parce que mon récit vous enchanta, mais parce que, ce jour-là, le ciel vous fut infini et que toute la splendeur du matin pénétra dans vos âmes.

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À propos de La dernière chevauchée des Rois Mages

   À mi chemin entre le conte et le poème en prose, les textes de Bernard Marcotte s’occupent à revisiter tous les mythes (les fées, les ogres, les dragons) et toutes les légendes (chrétiennes, finnoises, grecques) pour créer au final un univers fantasmagorique très personnel où la Vierge Marie se retrouve être un personnage féerique au même titre que Cendrillon ou Vénus.
   S’amusant à explorer les zones d’ombres laissées dans les contes traditionnels (qu’ont fait les Rois Mages sur le chemin du retour ?, comment le Petit Poucet a-t-il fait pour entrer dans les bottes de l’ogre ?), il fait preuve lui-même d’un réel talent de conteur, tout en gardant toujours un œil critique (et souvent caustique) sur tout ce qu’il écrit.
   Sa langue, enfin, fait souvent mouche et son sens de la formule nous conforte dans l’idée qu’il s’agissait bien là d’un vrai écrivain et que sa redécouverte est parfaitement légitime.
Site Internet de la revue Le Grognard (24.10.2011)

   Poète, dramaturge, conteur et philosophe, Bernard Marcotte se doit d'être lu par de nouvelles générations qui apprécieront son style limpide non dénué d'humour.        
Radio Massiabelle. À l’écoute des livres (09.11.2011)

mardi 14 août 2012

Bernard Marcotte : poète, conteur et philosophe - Sa vie, son oeuvre

 Sa vie
  Bernard Marcotte est né le 5 juillet 1887 à Saint-Germainmont, petit village situé au sud des Ardennes, non loin de l’Aisne. Son père y était percepteur, et fut par la suite nommé dans le nord du département, près de Charleville-Mézières, à Renwez puis à Gespunsart, où la famille vint successivement se fixer. C’était passer des confins de la plaine champenoise au cœur du massif ardennais, à sa forêt et aux vallées encaissées de la Meuse et de la Semoy.
   Bernard Marcotte vint à Paris pour la suite de ses études, et il restera dans la région parisienne lorsqu’il débutera une activité professionnelle. Cependant, il fut toujours fidèle aux Ardennes, « à la sauvage vallée de la Meuse, toute pleine de légendes chevaleresques, aux grands bois qui dévalent vers le fleuve dans une brume ensoleillée » – et son pays natal reparaît à de nombreuses reprises dans son œuvre littéraire, de façon voilée, ou explicite. Il y revint régulièrement, dans sa famille, jusqu’en 1912, année au cours de laquelle, son père étant brusquement décédé, sa mère rejoignit ses deux fils dans la banlieue de Paris.
   C’est au lycée Louis-le-Grand, en plein cœur du Quartier latin, que Bernard Marcotte devint élève, dans le but alors de se présenter au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Mais il avait un esprit trop indépendant et trop fantasque pour aller jusqu’au bout de la préparation du concours et jusqu’au professorat. Aussi, dès le début de 1906 il quitta la khâgne pour s’acquitter de son service militaire, qu’il fit, sans grand enthousiasme, à Mézières au 91e Régiment d'Infanterie). De retour à Paris, il s’inscrivit pour une licence de philosophie (obtenue en 1908), puis un diplôme (sur Le Beau, étudié  à travers les théories du philosophe allemand Theodor Lipps sur l’Einfühlung[1]), qu’il prépara sous la direction de Gabriel Séailles, professeur à la Sorbonne et soutint en 1910.
   Ce faisant, il retrouvait le milieu étudiant si foisonnant de la Montagne Sainte-Geneviève. Il s’était lié en khâgne avec Paul Tuffrau, lui-même venu de province, en fait de Bordeaux, avec qui se noua une solide amitié[2], avec Roger Dévigne, ou encore avec Marcel Martinet…, qui deviendront des écrivains, chacun dans son domaine, et aussi avec Jean Wahl, le philosophe, et c’est peut-être par l’intermédiaire de Roger Dévigne, qu’il connut André Juin, sculpteur et illustrateur, originaire comme lui d’Angoulême. Une vie très riche se recréa entre tous ces jeunes gens, avides de lectures, aussi bien classiques que contemporaines, ou d’écriture, ou de tout autre forme d’art, qui se voyaient sans cesse, se lisaient mutuellement leurs poèmes, nouvelles ou autres textes, se lançaient dans de longues causeries, ou déambulaient la nuit sur les quais de la Seine… C’est ainsi que Bernard Marcotte entra dans le mouvement des “Visionnaires”, à l’origine d’un “Groupe d’Action d’Art”, dont le but était de rechercher la beauté et la créer dans l’art tout en aspirant à la “Vie Nouvelle”, groupe formé, entre autres, par Roger Dévigne, André Colomer, Gabriel-Tristan Franconi, et auquel Louis Jouvet prêta son concours en disant ou interprétant sur scène des textes des uns et des autres, et il participa à l’aventure de revues littéraires, - en réalité assez confidentielles, comme il y en eut tant au cours de ces années -, La Foire aux Chimères et Les Actes des Poètes.
Lettre de Bernard Marcotte
à Paul Tuffrau
   Cette période fut très féconde pour Bernard Marcotte sur le plan de l’écriture (« Je m’enrichis, je me sens riche d’une richesse multiple et folle, j’ai la fierté d’une foule de rêves incohérents » ; « Les images éclatent en moi... L’activité esthétique est une surabondance de vie, un excès de force... ») : poèmes, contes, pièces de théâtre, projets inachevés ou aboutis, que parfois il reniait secondairement, détruisant ce qu’il avait écrit, souvent un peu rapidement comme il lui arrivait de le reconnaître… Cependant, il lui fallut prendre une décision quant à son avenir, et en 1911, il concourut pour être rédacteur dans un ministère. Il fut reçu, et entra dans celui des Travaux Publics. Ce travail ne le passionnait nullement, mais lui laissait suffisamment de temps libre pour s’adonner à ce qu’il aimait : lire, écrire, et voir ses amis. Peu après, à la suite du décès brutal de son père à Gespunsart le 7 février 1912, il fut amené à s'installer en mars 1912 à Choisy-le-Roi, avec sa mère qui ne pouvait pas rester seule dans ses Ardennes (et aussi son frère, avant que celui-ci ne se marie, en mai 1914).
   En 1913 parut le seul ouvrage de lui édité de son vivant, Les Fantaisies Bergamasques, ensemble de récits et de contes reliés par une trame assez lâche, la destinée d’une troupe de comédiens chassés de leur ville de Bergame, car accusés d’en avoir troublé la tranquillité, et remontant à travers le pays de France jusqu’en Flandre, avant un retour triomphal en Italie. Le thème principal en est, en fait, la fantaisie, celle que revendique Bernard Marcotte, qui n’est pas une agitation bruyante, mais une joie où se mêlent malice et rêverie et refus de la souffrance. « Puck, Ariel, Fantasio, et tout ce qu’il y a de grâce et de légèreté sur la terre, vous êtes pour moi des symboles plus vrais de la nature humaine que l’antique Atlas. Je n’aime pas qu’on définisse la vie par une souffrance lorsqu’elle est tout entière tendue vers la joie. Direz-vous que le ciel est le lieu où s’assemblent les nuages parce qu’il y eut des jours où son azur s’est obscurci ? Quand vous aurez vu la tempête, vous connaîtrez le vent, l’éclair et le tonnerre, mais vous connaîtrez la mer quand vous aurez contemplé au soleil le calme et la splendeur des eaux. » Ouvrage un peu déconcertant au premier abord, mais imprégné de poésie, parsemé de pages où se manifestent les grandes qualités d’écriture de leur auteur, et aussi jalonné de réflexions sur la vie, ou la destinée humaine. Car Bernard Marcotte était poète et également philosophe, ce dont il avait témoigné par le choix de ses études, mais également dans son amitié avec Jean Wahl, et ce qui transparaît largement dans toute son œuvre.
   Les Fantaisies Bergamasques n’eurent guère de succès. De toute façon, très vite survint la cassure dramatique de la Première Guerre mondiale (au cours de la quelle, d'ailleurs, l'éditeur des Fantaisies Bergamasques fut tué). Comme tous, Bernard Marcotte partit sur le front. Il le fit honnêtement, sérieusement, mais il n’avait pas du tout l’âme guerrière, et il subit cette épreuve plus qu’il n’y participa : « J'ai moins d'enthousiasme que de patience. Je subis avec une résignation raisonnable tous ces événements tragiques. […] J'étais trop ouvert aux pensées étrangères, aux sentiments d'un autre temps. » Mais cette guerre dure, et nombre de proches sont tués… Une effroyable saignée se fait dans cette jeunesse dont l’élan a été brisé. Là vraiment, il s’est agit d’une génération sacrifiée. Bernard Marcotte revint de cet enfer, et même, plus tard, en 1920, il fut fait chevalier de la Légion d'honneur[3], mais il a été blessé à trois reprises, et surtout une infection chronique se développa à partir d’une de ses blessures. Il ne put pas reprendre une vie “normale”, mais dut aller d’hôpital en hôpital, d’abord à Nice, puis à Briançon, et enfin à Vannes… Son état se dégrada peu à peu et il assista à la perte progressive de toutes ses possibilités de mouvements, sans pourtant jamais se plaindre. Même, il continua à lire et à écrire, et c’est au cours de ces années qu’il rédigea un ensemble de textes philosophiques, que la veille de sa mort il présenta lui-même comme « des morceaux, achevés ou à l'état de brouillon, expressions fragmentaires, d'un caractère philosophique, ou moral, ou poétique, d'une pensée d'ensemble que j'ai coiffée d'une étiquette : La Vie étroite et où aboutissaient toutes mes pensées et mes sentiments ». Cependant, le mal évoluait, et Bernard Marcotte décéda à l’hôpital militaire de Vannes le 4 juillet 1927, à tout juste quarante ans. Il fut ensuite inhumé à Prix-lès-Mézières (où sa tombe est toujours visible), où son père, André Marcotte, né dans cette ville le 16 octobre 1854, avait lui-même été enterré.
[1] Einfühlung : « mot intraduisible malheureusement et par lequel l’esthétique allemande désigne une projection de notre personnalité dans un objet  étranger, un déplacement de cette psychique qu’est le moi, une métempsycose passagère par laquelle notre conscience quittant pour un instant le corps auquel elle est liée anime un objet dont nous ne connaissons rien qu’une apparence inanimée », écrivait Bernard Marcotte dans son diplôme. Cependant, ce mot peut être remplacé en français par celui d’“empathie”.
[2] Des Souvenirs sur Bernard Marcotte, par Paul Tuffrau ont été publiés dans L’Œil bleu, n° 10, février 2010, p. 13-38 (première partie d’un ensemble daté de 1934, non encore publié, comportant un chapitre sur « Le caractère et la pensée » et un autre sur « L’œuvre », que Paul Tuffrau avait intitulé Passage d’Ariel. Bernard Marcotte, poète, conteur et philosophe de l’ironie, et qu’il avait accompagné de différents textes de Bernard Marcotte).

[3] Annuaire officiel de la Légion d'honneur, Paris, 1929.
Son œuvre 
   L’œuvre de Bernard Marcotte est très variée : poèmes, contes, pièces de théâtre, textes philosophiques… Cependant, on y retrouve la beauté et la clarté de l’écriture, la poésie, une fantaisie toute de discrétion et qui se teinte de rêverie, tous éléments qui en font une œuvre très singulière et attachante.
 
Poésie
   Les poèmes sont très divers par leurs sujets. Ils montrent le foisonnement des centres d’intérêt de Bernard Marcotte : Paris et ses promenades nocturnes sur les quais de la Seine, avec des membres du groupe des “Visionnaires”, mais aussi la nature, qu’il aimait particulièrement dans ses Ardennes natales, le Moyen Âge, avec ses cathédrales et leurs gargouilles, ou bien l’Antiquité, ou encore l’idéalisme d’un Don Quichotte ou de Jésus… Ils sont aussi très différents les uns des autres, par leurs styles, certains de facture très classique, d’autres plus romantique ou plus lyrique, d’autres encore assez fantaisistes, révélant ainsi toutes les facettes du talent de leur auteur.
 
Parution dans des revues du temps de Bernard Marcotte :
Les Comédiens (La Foire aux Chimères, n° 1, décembre 1907)
La statue (La Foire aux Chimères, n° 1, décembre 1907)
Idéalistes et Bouffons. Comme quoi le bon saint Don Quichotte décloua Monseigneur Jésus.  II. – La parodie. III.  – Les retours (La Foire aux Chimères, n° 2, du 15 janvier au 15 février 1908)
Les tombes (La Foire aux Chimères, n° 3, mars 1908)
Idéalistes et Bouffons : Le Moulin des Chimères. I. – Le défi (La Foire aux Chimères, n° 4, juin 1908)
Vierges de France (Les Actes des Poètes, n° 4, mars 1910)
Une nuit… (fragment) (Les Actes des Poètes, n° 5, avril 1910)
Madeleine (Poèmes, n° 1, novembre 1908, p. 4-7)
Midi : le chant de la joie (Poèmes, n° 2, septembre-octobre 1910, p. 12-16)

Parution dans L’Œil bleu (n° 10, février 2010, p. 3-12) :
Nocturne
Musique marine
Portrait
Autre portrait
Le Pont-Neuf à l’aube
Symphonie domestique
Poèmes (Publibook, 2013), regroupant l'ensemble des poésies.

Contes et récits
   Le talent de conteur de Bernard Marcotte se manifeste de façon évidente dans ses différents textes, dont le point départ est très varié : contes de Charles Perrault, fabliaux du Moyen Âge, mythes de l’antiquité, légendes nordiques… Bernard Marcotte en réinterprète les thèmes à sa façon, avec sa poésie et sa fantaisie, qu’il émaille, mais sans aucune prétention, de réflexions profondes.
 
Parution dans des revues du temps de Bernard Marcotte :

Autour de la mort (La Foire aux Chimères, n° 1, décembre 1907)
            Les deux Sainte Anne (publié sous le pseudonyme de Pierre Ménil) (Le mois littéraire et pittoresque, n° 164, août 1912, p. 98-104)

Les Fantaisies Bergamasques (Édition du Temps Présent, 1913, 1 vol. ; réédition : Éditions Thélès, 2012)

La dernière chevauchée des Rois Mages (Éditions Thélès, 2011) : recueil comportant

            Contes du Paradis :  
                       La dernière chevauchée des Rois Mages
                                   Les deux Sainte Anne
                                   Le voyage de la Vierge (d’après un fabliau de Rutebeuf),  
                                                                    suivi d’une prière à Notre Dame
                                   La Vierge Marie à la recherche de l’enfant Jésus

            D’après des légendes finnoises :  Kyllikki
                                                                             Mielliki
            Les Bottes de l’Ogre (Chronique du temps des fées)
            L’histoire de Psyché contée aux enfants
            Cabinet de lecture (fragments)
            Autour de la mort
 
Théâtre
   Le théâtre a offert à Bernard Marcotte un autre moyen d’exprimer sa fantaisie, et cela avec la grande liberté que permettent les dialogues. Que ce soit en prose ou en vers, la langue est belle et claire. On retrouve dans les différentes pièces le même charme, et en même temps souvent la même profondeur de ton que dans d’autres textes.

Parution dans une revue du temps de Bernard Marcotte, L’Encrier (n° 9 à 12, février 1920 à mai 1921) : Ma Mère l’Oye (pièce en quatre actes)

Théâtre (Éditions Thélès, 2011 ; Publibook, 2015) : recueil comportant
            Ma Mère l’Oye
            Le songe d’une nuit d’été (pièce en vers, en cinq actes)
            Viviane et Ariel (fragment)
            Le double message (d’après une farce de Tabarin)

Textes philosophiques
   Bernard Marcotte aborda dans ces textes les thèmes classiques des philosophes concernant la destinée de l’homme, sa liberté, la mort, mais avec sa manière propre, en mêlant des références à l’antiquité que sa grande culture permettait ou des réflexions tirées de l’observation de la nature, avec toujours sa poésie et sa fantaisie.
   Ce sont Les Cahiers d’Ésope, rédigés dans les dernières années de sa vie, alors qu’il est malade. 

Des extraits de La Vie Étroite, un des parties des Cahiers d’Ésope, ont été publiés dans deux revues :
La Vie Étroite (fragment) (introduction par Jean Wahl). Recherches philosophiques, 1934-1935 (p. 385-389)
L’étonnement. Le don philosophique. Le Grognard, n° 20, décembre 2011, p. 42-50.
 
L'ensemble des Cahiers d'Ésope a été publié en un volume, en 2013 (Publibook).

Correspondance adressée à :
            Paul Tuffrau [1]
            André Juin
            Georges-Henri Lacassie [2]
            Jean Wahl
            Louis Jouvet [3]
             Marcel Martinet [4]

   Les différentes lettres de Bernard Marcotte sont très vivantes, très riches, parfois sérieuses, parfois très amusantes, ou parsemées de poèmes… La publication d’une grande partie d’entre elles serait très intéressante, que ce soit pour la connaissance de Bernard Marcotte et de son œuvre, ou pour celle de son époque et du milieu littéraire et artistique dans lequel il a vécu. 
[1] Les très nombreuses lettres écrites par Bernard Marcotte à Paul Tuffrau sont désormais conservées dans le Département des Manuscrits de la BNF (cote NAF 28871).
[2] Un certain nombre de lettres écrites par Bernard Marcotte à Georges-Henri Lacassie sont désormais conservées dans le Département des Manuscrits de la BNF (cote NAF 28871).
[3] La majorité des lettres écrites par Bernard Marcotte à Louis Jouvet sont dans le Fonds Louis Jouvet du Département des Arts du spectacle de la BNF (cote LJMN 129). Certaines de ces lettres ont été publiées dans la revue littéraire L'Œil Bleu, n° 14-15, mai 2015 (p. 3-33).
[4] Trois lettres, qui doivent dater de 1910, conservées dans le Fonds Marcel Martinet, Département des Manuscrits de la BNF (cote NAF28352).


Lectures de textes et spectacles
 
18 juillet 1908 : représentation de la pièce en un acte Le Moulin des Chimères, Louis Jouvet tenant le rôle de Don Quichotte (Université Populaire du Faubourg Saint-Antoine) [1]
21 septembre 1908 : lecture par Louis Jouvet du poème La Statue (Angoulême, Salle des Concerts) [1]
28 février 1909 : lecture par Louis Jouvet du poème La Statue (Université Populaire du Faubourg Saint-Antoine) [1]
26 juin 1919 : Roger Dévigne parle de Bernard Marcotte, et de ses vers sont lus, lors d'une réunion chez Mme Aurel [2]
1921 : lectures de vers de Bernard Marcotte lors d'une réunion des "Amis des Fées", association fondée par Roger Dévigne [3]
4-7 novembre 1955 : lectures de vers de Bernard Marcotte lors du Salon de Poésie organisé par Jean Gacon et Vincent Monteiro [4]
26 janvier 2016 : lectures à Francheval (Ardennes), faites par des membres du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle de Sedan de textes de Bernard Marcotte : lettres à Paul Tuffrau et une lettre à Else Jouvet, poèmes [Aux écluses (derrière le Pont-Neuf), Et les coucous aussi, Nocturne, Autre portrait], extraits des Fantaisies Bergamasques, Préface à Autour de la mort (présentation par Sylvette Pierre).
4, 5 et 6 mars 2016 : Bernard Marcotte, le rêve par-delà les tranchées, spectacle du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle (à la MJC Calonne de Sedan) (adaptation de la pièce de Bernard Marcotte : Ma Mère l'Oye, et lectures de textes de Bernard Marcotte : lettres à Paul Tuffrau et Louis Jouvet, extraits du Songe d'une nuit d'été, poèmes [Prière du vagabond, Une nuit..., La Passion]) (présentation et mise en scène par Sylvette Pierre).
18 septembre 2016 : Bernard Marcotte, le rêve par-delà les tranchées, spectacle du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle (à Tétaigne, près de Sedan, dans le cadre du Festival à la Ferme Sème la culture) (mise en scène par Sylvette Pierre).
1er octobre 2016 : Bernard Marcotte, le rêve par-delà les tranchées, spectacle du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle (à Nouzonville, dans le cadre du Festival de Théâtre Amateur) (mise en scène par Sylvette Pierre).
30 octobre 2016 : lectures à Gespunsart (Ardennes), faites par des membres du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle de Sedan de textes de Bernard Marcotte : lettres, poèmes, extraits des Fantaisies Bergamasques (présentation par Sylvette Pierre). Avec le même jour, une exposition consacrée à Bernard Marcotte.
17 janvier 2017 : lectures à la Médiathèque de Sedan (dans le cadre des Mots du Mardi) (Bernard Marcotte, le poète retrouvé), faites par des membres du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle de Sedan de textes de Bernard Marcotte : lettres, poèmes, extraits des Fantaisies Bergamasques (présentation par Sylvette Pierre). Avec du 7 au 28 janvier 2017, une exposition consacrée à Bernard Marcotte.
31 mars 2017 : Bernard Marcotte, le rêve par-delà les tranchées, spectacle du Groupe de théâtre du Cercle Pierre Bayle (à Villers-Semeuse) (mise en scène par Sylvette Pierre).

[1] Louis Jouvet (1887-1951). "Notes et documents". Revue de la Société d'histoire du théâtre (1952)
[2] Le Rappel, 26 juin 1919.
[3] Belles-Lettres, juin 1921, n°24, p. 663.
[4] Mercure de France, janvier 1955, p. 116-117.
 
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Bernard Marcotte vu par Paul Tuffrau en 1934

   Il y a sept ans déjà que s’est éteint à Vannes, sans que cette mort ait fait le moindre bruit dans le monde, l’être le plus magnifiquement doué que j’aie jamais rencontré. Il succombait aux lents ravages d’une tuberculose osseuse consécutive à ses blessures. Nul ne le connaissait, – hormis quelques amis réchappés de la guerre qui depuis longtemps avaient salué dans ce garçon modeste, effacé, mais en qui brûlait silencieusement la flamme du génie, un authentique fils de roi. Nul ne le connaît encore, sans qu’il y ait lieu de parler d’injustice : son œuvre, ou du moins ce que j’en ai pu retrouver (la veille de sa mort, il m’écrivait : « J’ai tout détruit de mon ancienne production ») est presque entièrement inédite. Mais ce qui en reste – soit qu’il l’ait avoué comme sien en l’épargnant, soit que le hasard l’ait soustrait à l’holocauste – suffit à mettre en éclatante lumière le nom de Bernard Marcotte. Qu’il s’agisse d’un très grand écrivain, – grand par la force et l’ampleur de la pensée, par la profondeur du sentiment, par l’inépuisable richesse d’une imagination émerveillée, il ne saurait être question d’en douter. Je prie le lecteur de jeter les yeux, avant de poursuivre, sur quelques pages de l’œuvre, – par exemple Vierges des églises de France, ou Le chant d’Orphée, ou L’histoire de Psyché, ou La Vie étroite… Il aura vite reconnu l’accent inimitable, fait de douceur et d’autorité, et le rayonnement mystérieux de la grande poésie. Il saura dès lors que l’amitié ne m’égare pas et que je dis vrai. [...]
[extrait d'une longue étude que Paul Tuffrau consacra à Bernard Marcotte : une partie - comportant ce passage - en a été publiée sous le titre Souvenirs sur Bernard Marcotte, dans la revue L’Œil bleu, n° 10, février 2010]
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