samedi 1 septembre 2012

Quelques poèmes de Bernard Marcotte

             
                     Je n'ai pas de fierté


Je n’ai pas de fierté, je n’ai pas de génie.
J’assiste sans orgueil à la beauté du monde,
Et ne crois point encor mon âme si profonde
Que j’en eusse jamais du dédain pour la vie.

Je ne suis point si grand pour avoir des sarcasmes.
D’un peu plus de bonheur je ne me fais pas gloire ;
Je ne me targue pas d’un moment d’enthousiasme,
Et n’ai pas exalté les jours de mon histoire.

Et pourtant je la vis plein d’un immense amour.
Sans faste et sans éclat, je me fais chaque jour
Un bonheur simple et grave, une splendeur intime ;

Je ne me rêve pas héroïque ou sublime,
Mais il m’aura suffi, passant illuminé,
De créer de la joie et de la rayonner.


               Vierges de France


Vierges des églises de France et des clochers,
Plis chastes de la robe et fins profils penchés,
Mélancolie heureuse et douceur d’un sourire,

Air grave qui nous chasse, air mutin qui rattire,
Des caprices d’enfant dans un profil divin,
Une gaieté captive entre deux rangs de saints,

Premier pas vers le ciel, tout près de nous encore,
Vous souriez sous le portail où l’on adore,
Avec on ne sait quoi d’étrange et de lointain.

Vous nous montrez le ciel, un ciel si vite atteint,
Que l’on y vient, tout plein des frissons de la terre,
Et le cœur sans extase et les yeux sans mystère.

Vous inclinez vos fronts sous des voiles légers.
Votre visage rit et vous semblez changer,
Nous parler, nous aimer d’un autre amour peut-être.

Celui que vous nommez le Sauveur et le Maître
Donna la forme humaine à sa divinité :
Comme il est descendu, vers lui vous remontez.

Et c’est une rencontre apaisante et profonde,
À mi-chemin du ciel unissant ces deux mondes,
Celui qu’on a rêvé, celui qu’on a connu.

Ô madones de France au corps frêle et menu,
Ô vous dont le regard, l’attitude et le geste,
Sans cesser d’être humains sont devenus célestes,

Comment avez-vous pu, tout d’un coup, sans effort,
À l’ombre d’un portail diviniser ces corps
Que l’ascète meurtrit pour la vie éternelle ?

Comment avez-vous pu, sans cesser d’être telles,
Avec ces mêmes yeux, avec ces mêmes mains
Qui devaient accomplir des offices humains,

Aimer du même amour, haïr des mêmes haines,
Madones de Champagne et Vierges de Touraine ?
Comment avez-vous pu, sans nous abandonner,
Vous en aller vers Dieu, doux profils inclinés ?


                   L’asile de nuit

C’est l’asile de nuit : entre qui veut, la porte
Est grande ouverte aux gueux, ainsi qu’aux feuilles mortes.
Tout ce que le vent pousse et que chasse la nuit,
Haillons et deuils, tout vient dormir dans ce réduit.
C’est l’asile de nuit ouvert au pauvre monde,
Chose vague, vers qui se traîne un peuple immonde.
C’est le dernier foyer, sans flamme et sans aïeul,
En dépit de la foule on y dort toujours seul.
Tu trouveras ton coin aussi toi qui frissonnes,
Entre : tu sais bien qu’on ne refuse personne.
La bonne vieille auberge accueille tous les gueux,
Des bohémiens chantant, des fous, des indigents,
Et d’autres qui passaient et tout à coup s’arrêtent,
Se disant : C’est bien là qu’il faut poser sa tête.
L’enseigne de ce gîte : Assistance de Dieu.
C’est l’asile de nuit…
                                   (septembre 1907)


    Aux écluses (derrière le Pont-Neuf)

Vous aviez mes amis des visages très pâles
Sous un ciel tiède et gris d’une langueur d’opale :
Un escalier plongeait dans une eau sans remous,
Et sur les quais avec un bruit tranquille et mou
Montaient et descendaient de minuscules vagues.
Vous souvient-il ? On entendait des heures vagues
S’éveiller et mourir là-bas dans la cité,
Et sur un môle blanc vous étiez arrêtés
Comme des dieux inquiets d’une éternelle attente.
Étendus sur la pierre et les jambes pendantes,
Vous ébauchiez des vers, ces vers les plus amers
Qu’on murmure tout bas, et qu’on n’écrit jamais,
Et vous ne parliez plus : vous regardiez le monde.
Une chose montait dans vos âmes fécondes.
Un désir inconnu faisait briller vos yeux
Devant ce paysage immense et merveilleux
Qu’emplissait la rumeur tranquille de la Seine.
Ô mes amis, plus haut que l’amour et la haine,
Vous vous laissiez aller au vieux péché d’orgueil.
Ce n’est donc pas assez de la joie et des deuils,
De la simplicité des choses quotidiennes,
Il faut que tous les soirs quelqu’un se lève et vienne
Regarder tout cela pour le chanter plus tard,
Et pour faire éternelle, une heure de hasard.
- - - - - - - - - - - -
Vous souvient-il ? Les ponts sont bleus. La Seine coule…
Une heure sonne au loin. De minuscules houles
Viennent battre les quais et le bord des chalands.
Le fleuve à vos côtés de son rythme indolent
Berce longtemps votre âme inquiète et ravie.
Alors… ce sera tout… Laissez couler la vie.
                                       (octobre 1908)


                Et les coucous aussi

Les genêts sont en fleurs dans les vertes vallées,
Les genêts sont fleuris, et les coucous aussi.
Le ciel est gris, il pleut : il pleut sur les vallées,
Sur les genêts en fleurs, et les coucous aussi.

Il pleut sur les sentiers, il pleut sur les prairies,
Sur toute la Touraine et tout le Vendômois.
Il pleut sur les clochers, sur la terre fleurie,
Sur les coucous des champs, sur les coucous des bois.

Jaunes sont les genêts dans les vertes vallées,
Jaunes sont les coucous, les boutons d’or aussi.
La terre est fraîche, il pleut : il pleut sur les vallées,
Sur toute la Touraine, et les coucous aussi.
                                        (octobre 1913)

mardi 21 août 2012

Les Fantaisies Bergamasques

1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
Les Fantaisies Bergamasques, de Bernard Marcotte
Éditions Thélès, 308 p., 2012
(1ère parution en 1913 : Édition du Temps Présent)













Extraits de la Préface
   C’est bien cette fantaisie qui est le thème principal de l’ouvrage. Mais la fantaisie de Bernard Marcotte n’est pas un jeu frivole. C’est une attitude délibérée devant la vie, « une légèreté intérieure, une disposition à la joie », face aux souffrances : « Un brin d’herbe au soleil est plus beau qu’un arbre foudroyé. » Cependant, même si parfois dans ce livre, Bernard Marcotte ébauche des réflexions d’ordre philosophique, sa fantaisie reste pleine de fraîcheur et de naturel, et l’on y trouve également beaucoup de poésie et de charme, mais aussi de très belles notations de nature et descriptions de paysages, évocations des Ardennes natales, ou bien de la forêt de Fontainebleau où, lorsqu’il habita à Paris, Bernard Marcotte aimait aller se promener…


Les Fantaisies Bergamasques : Quelques extraits

Fantaisie sur les villages et les forêts. Troisième journée
   Il y a dans les forêts des heures de rêverie, d’oubli et de volupté où passent des souffles si légers que seules s’inclinent au bord des sentiers les graminées et les plus légères des fleurs. Et il y a des heures de grâce et de sérénité où, sans que le silence en paraisse troublé, le vent balance largement les cimes les plus hautes des arbres. Il y a enfin des heures de trouble et de désir où de chauds parfums s’élèvent de la terre, où des souffles orageux tourmentent la forêt, où les vallées retentissent, pleines d’un frisson douloureux. Ainsi les pensées s’agitaient ce jour-là dans l’âme de Colombine. […]
   Il y eut des sentiers qu’elle parcourut en dansant, des clairières où elle passa des heures à regarder le ciel, étendue sur le dos. Elle s’arrêta au bord d’une petite mare semée de feuilles mortes et sur laquelle des insectes couraient en tous sens avec un frisson de lumière au bout de leurs longues pattes, chaque fois qu’ils touchaient l’eau, et ce spectacle la plongea dans une voluptueuse extase. Grâce et caprice, mélancolie et volupté, charme des longues espérances, inquiétude du désir, tous les frissons étaient en elle, toutes les passions agitaient son âme. Le jour s’écoulait doucement autour d’elle, plein de soleil et de cris d’oiseaux.

Fantaisie sur les villages et les forêts. Dixième journée
   Et maintenant, que les fictions s’évanouissent pour un instant, que les rêves se dissipent, et qu’à travers la fantaisie l’amour, le grand amour de la vie se manifeste ! Ceci n’est plus un conte que je vous fais, une histoire que j’imagine, c’est moi-même, ce sont mes souvenirs bien-aimés, ce sont les heures voluptueuses que j’ai vécues. C’est moi qui suis venu à travers la forêt, c’est moi qui suis debout dans cette longue vallée qui s’illumine, immobile et regardant le ciel. Joie ! Force triomphante ! Éblouissement sur la terre, éblouissement dans les cieux ! Qu’allez-vous adorer sur la colline, vous les brumes matinales qui glissez pareilles à de blancs fantômes ! Des oiseaux : des milliers de chants d’oiseaux. De la rosée : d’innombrables gouttes scintillantes semées sur les prairies et suspendues aux feuillages. Joie ! Joie à la petite flaque d’eau qui rayonne entre ses ajoncs verts. Joie à l’arbre dressé dans la lumière, à ses branches tordues, à sa brune écorce, à la mousse qui verdit à son pied, à la petite feuille qui palpite là-haut au bout de son mince pédoncule. Joie au grand ciel immobile, au pâle azur du ciel, infinie et suprême splendeur.
   Et tu jaillis au-dessus des collines, ô bel astre, dispensateur magnifique de la vie. C’est par toi que la feuille a verdi, que les fleurs sont écloses, c’est dans tes rayons que le pollen a voyagé sur les ailes de l’insecte, ivre de ta lumière, et les fleurs furent fécondées dans les midis que tu dispenses. Ô père des apparences légères et de la joie profonde ! Voici que les fruits ont mûri, que les corolles se sont fanées, voici que la feuille s’est desséchée et craque aujourd’hui sous la main qui la froisse. Ainsi les saisons s’écoulent et tu règles le rythme éternel des jours fugitifs. Je te salue au pied de la colline, dans la longue vallée. Je crie vers toi comme du fond de l’abîme un long cri de bonheur et de volupté. Je m’en souviens, je m’en souviens, je suis poussière et cendre ; je suis un peu de cette argile humaine qu’une force inconnue a façonnée pour être anéantie. Petite est ma durée et l’on peut dénombrer mes jours ; mais j’ai ce grand orgueil d’être triomphant dans ma joie et infini dans mon amour. Que ce soit la gloire de l’être périssable, ô bel astre qu’on peut croire éternel, de t’avoir salué avec une âme divine en ces moments sublimes. Ô soleil des maturités et des floraisons, douce et mouvante lumière si belle sur les campagnes, si magnifique sur la mer, si divinement jeune dans les forêts matinales ! Puisses-tu m’aider dans ces œuvres de joie légère et de capricieuse volupté et me faire oublier la dure étreinte de la vie et ce cercle de fer où nous nous débattons tous.

En Flandre. La mort de Dame Asphodèle
   Une histoire, une histoire comme au vieux temps. Vous par qui furent célébrés les amours de Tristan et d’Yseult et le jardin où Francesca ne lut pas plus avant, poètes d’Italie, conteurs de Bretagne, écoutez. C’est une grande maison de Flandre, un peu triste et mélancolique. Devant, une rue déserte : parfois un marteau qu’on heurte, un passant qui se hâte. Au-dessus des toits, le ciel rayonnant ou sombre, mais gardant jusque dans ses splendeurs quelque chose de pâle, de fin et de mélancolique. Des nuits, des jours, du soleil et de la brume, sans cesse quelque bruit qui s’échappe de la rumeur confuse de la ville et à toutes les heures le carillon des cloches qui passe à travers le ciel. Or cette maison est bien close, et dans ses murs gris les fenêtres semblent vouloir se dérober à la plus joyeuse lumière. Derrière, il y a un jardin avec de petits arbres et des fleurs aux corolles éclatantes sur des tiges minces et droites. C’est là que Dame Asphodèle s’est retirée. Elle a choisi pour rêver à son amour une salle vaste et silencieuse où il y a de vieux meubles, de gros bahuts ornés d’animaux fantastiques, des fauteuils au dossier sculpté, et sur tous les murs, au-dessus du lambris, une tapisserie pleine des images du vieux temps : des rois, des princesses, des enchanteurs, des amants peut-être, qui donc aurait su dire toutes ces merveilles ? Et les bêtes sculptées dans le bois des bahuts et des fauteuils, qui donc les aurait pu nommer ?
   Dans le calme lumineux des derniers jours de cet été, dans le silence du crépuscule et dans la grâce du matin, Dame Asphodèle sent sa vie se dissoudre lentement, comme une goutte de rosée qui s’évapore, comme un peu de neige qui fond sur la montagne. Ce n’est pas une douleur violente, c’est une sorte de langueur qui la pénètre, une pensée trop douce qui envahit son âme. Elle meurt d’amour, de la douceur d’amour, et, sans regret, sans espoir, elle s’abandonne, sachant que tout est vain, que c’est sa destinée, la destinée de toutes les petites dames du monde qui ont les joues aussi roses, les mains aussi blanches, les cheveux aussi légers.

À propos des Fantaisies Bergamasques
 Sous un titre un peu énigmatique, M. Bernard Marcotte vient de publier une série de nouvelles d'une fantaisie tour à tour brillante et émue, et que lient entre elles, pour en faire un seul roman, "les fous de Bergame" dont elles racontent la merveilleuse odyssée. Ils apparaissent et ils passent sous les personnages de la Comedia dell' Arte. Colombine et Isabelle, Arlequin, Pierrot, Léandre, le docteur de Bologne, Scapin et Scaramouche, faisant sonner dans l'air léger du matin les clairs grelots de leur folie, semant leur rire comme des grains de joie à travers l'Italie ou la Flandre, brodant les arabesques de leur imagination sur la trame unie des existences autour desquelles ils ont dansé, créateurs d'illusions qui suscitent le rêve, élargissent le champ de la vie.
André Delacour. La Démocratie. 18 septembre 1913

Qui voudrait défendre à ce délicieux rêveur de rêver ? Tour à tour attendri et spirituel, ironique et lyrique, il n'est prisonnier d'aucune idée, d'aucune technique.
Jean-Marie Carré, Revue d’Ardenne et d’Argonne, Numéro 5-6, paru en juillet-octobre 1914, p. 179

[…] Bernard Marcotte qui est vraisemblablement un des premiers prosateurs de notre génération […]. Roger Dévigne. Une édition à rééditer. Les Fantaisies Bergamasques de Bernard Marcotte. L’encrier, n° 1, 15 mai 1919, p. 11

samedi 18 août 2012

Théâtre de Bernard Marcotte


1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
Théâtre, de Bernard Marcotte.
Publibook, 232 p., 2015 ; Éditions Thélès, 290 p., 2011





Extraits de la Préface
   Ma Mère l’Oye est une pièce de théâtre, et en même temps un conte. […]
   Comme pour Ma Mère l’Oye, Bernard Marcotte songea à la (il s’agit de la pièce intitulée Le Songe d’une nuit d’été) faire publier, et, à cette occasion, il la relut, écrivant alors à Paul Tuffrau : « Je ferai une préface pour expliquer que c’est un songe, une rêverie désordonnée comme toutes les rêveries, compliquée et diverse à plaisir, et qu’on a mille fois tort d’y chercher une action, des personnages vivants quand il n’y a que moi de vivant dans tout cela. Du lyrisme qui ne s’inspire ni de l’amour, ni de la mort, ni de la nature, mais de la fantaisie. »

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Théâtre : Quelques extraits

Ma Mère l’Oye
MAB – C’est vrai que j’étais une vagabonde et une enfant sauvage. Oh ! mes années, mes vingt années, vous avez passé comme de beaux oiseaux, comme des nuées brillantes, comme des songes légers : vous ne m’avez rien laissé. Vous avez glissé sur mon âme, comme l’eau des torrents dans la vieille forêt fuyait entre mes doigts qui croyaient saisir leur flot profond et rapide et n’en gardaient rien que de frêles gouttelettes brillantes.
   L’air fraîchit, le soir tombe. Là-bas, dans la profondeur silencieuse des jardins, l’ombre s’accumule sous les grands arbres et la couleur des eaux dans les bassins tranquilles change comme la couleur du ciel. Par-dessus les dernières collines, je vois se bâtir dans les nuées ces édifices aériens, ces palais crépusculaires que la dernière splendeur du jour éclaire encore. Pourquoi toutes ces choses sont-elles si troublantes et si fugitives ! N’y a-t-il rien à saisir sur la terre, ne peut-on rien fixer en son âme que le frêle souvenir de tant d’heures brillantes !
   Ô rouet, vieux rouet de Mère-Grand, j’entends encore bourdonner ta musique : « Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas une danse. Toujours le même bruit, toujours le même train. C’est de la patience et c’est de l’amour. » Instruis-moi à filer du même geste, dans des pensées toujours égales, la suite continue des jours. S’ils ne laissent après eux que de la cendre, que cette cendre du moins ne soit pas dispersée au vent comme une vaine poussière, mais qu’elle s’accumule au foyer de la vie et vienne s’ajouter pieusement aux autres cendres des autres jours. Nuit douce, nuit délicate, nuit profonde, toi qui enveloppes déjà de tes ombres furtives tous ces mirages aériens qui enchantaient mes yeux, quel désir, doux comme ta douceur, profond comme ta sérénité silencieuse s’éveille en moi ce soir ! Autour de mon âme, quelle solitude encore ignorée se révèle soudain ! Oh ! que quelqu’un se penche vers moi et je me pencherai vers lui ! Qu’il me tende sa coupe, et je m’abreuverai jusqu’à l’ivresse ! Qu’il me demande le don de ma vie dans toute sa plénitude et, pour lui seul prodigue et généreuse, je disputerai à l’univers avec l’âpreté d’un avare les plus frivoles de mes pensées et les plus vains de mes songes. (Acte III, scène VI)

Le Songe d’une nuit d’été
Pour le Songe d’une nuit d’été
Il faut un bois tranquille et des sentiers secrets,
                        Et pour chaque sylphide une robe irisée,
                        Un habit vert pour Puck, des gouttes de rosée
                        Qu’on jettera négligemment sur la forêt.

                        Pour Bottom et sa troupe, il faut un cabaret,
                        Des habits de Téniers et des cruches brisées.
                        Un seigneur de Watteau fera le roi Thésée.
                        Les amantes seront de Greuze et de Lancret.

                        Pour gnomes nous prendrons les singes de Chardin.
                        Le bois sera moins qu’un hallier, plus qu’un jardin.
                        Titania sera fantasque, mais correcte.

                        Il faut un écureuil, des hiboux et des merles,
                        Léger brouillard d’argent, clair de lune gris-perle,
                        Et des diamants taillés pour les yeux des insectes.
                                                *
Dans un décor féerique, avec des personnages pris aux contes d’enfant et bien plus qu’à l’histoire à la légende, j’ai voulu chanter toute la simplicité, toute la naïveté de la joie humaine. Seuls les vers d’Aristophane ont plus de grandeur ; ils font entrevoir après cette enfance, une maturité. Je voudrais que cette œuvre laissât aux plus désenchantées des âmes quelque chose de frais et de calme, comme ces vents du matin qui passèrent sur l’éclosion des fleurs. La fantaisie, l’amour, la nuit et l’aurore, la forêt, les danses, le clair de lune et les étangs qui sont des choses bonnes et pures.
                                                *
Prologue : PUCK, au public 
 Écoliers et manants, dames et gentilshommes,
                        À tous, premièrement, se présente et se nomme,
                        Comme il sied aux lutins, son bonnet sur le front,
                        Puck, un gnome des bois, un page d’Obéron.
                        Ayant moi-même un rôle en cette comédie
                        Et devant me mêler à cette trame ourdie
                        Par un rêveur ancien, rejetant ses soucis,
                        Je viens vous saluer et vous conter ceci :
                        Qu’il est deux parts du monde, une pour les poètes,
                        L’autre pour les amants, que notre âme n’est faite
                        Que pour ce double jeu fantasque et puéril
                        Et que nous croiserons uniquement ces fils.
                        Ne vous offensez pas, surtout, de ce costume :
                        Il sied bien mieux dans la forêt et sous la brume,
                        Lorsque le vent du soir agite mes grelots,
                        Et puis là-bas sous nos sapins et nos bouleaux.
                        Nous tenons l’univers pour une vieille chose
                        Qu’il faut renouveler par des métamorphoses,
                        Et la réalité pour un habit trop court,
                        Qui nous donne des airs trop guindés et trop lourds.
                        Donc nous allons pour vous ainsi qu’une ambroisie
                        En toute liberté verser la fantaisie.
                        Excusez-moi : j’entends du bruit, je disparais.
                        Nous nous retrouverons ce soir, dans la forêt.
                                                                                    Il sort.
                                                *
HERMIA s’éveille, les cheveux dénoués tombant sur ses épaules, encadrant son visage
                        Quelqu’un avait parlé, tout à l’heure, il me semble.
                        Mais qu’avais-je rêvé ? Quel étrange sommeil !
(elle se soulève)         
 Quoi ! tu n’étais pas là, penché sur mon réveil ?
                        J’ai peur. Les arbres ont d’étranges attitudes.
                        Lysandre ?… Plus personne, et c’est la solitude.
(elle est maintenant debout, face à la forêt immobile)
                        Plus rien que la chanson monotone du vent,
                        Que les étoiles d’or, que les chênes mouvants.
                        Réponds-moi, la forêt : qu’a-t-on fait de Lysandre?

VOIX DE LUTIN (montant de la forêt, légère comme un bruit d’insecte)
                        Ô vierge, ton amour est pareil à la cendre
Qui flotte au vent du soir sur le feu des bergers.
Tout ceci n’est qu’un rêve, impalpable et léger.
Il faut savoir aimer comme les fleurs fleurissent
Pour être belle un soir. La vie est le caprice
D’un rêveur éternel.

HERMIA                                          C’est vrai, je l’ai aimé.

LA VOIX         La brume certains soirs ébauche sur les prés
                        Des contours indécis et des formes de rêve
                        Qui se mêlent entre eux et jamais ne s’achèvent.

HERMIA          J’ai senti, j’ai vécu ; mon cœur inapaisé
                        Se ressouvient encor de son dernier baiser.

LA VOIX         Un poète a rêvé ces amours éphémères,
                        Cette ombre et ce silence et ce bois légendaire.

HERMIA          Je sentais, je vivais ; ô grands arbres dormants,
                        Répondez-moi : qu’avez-vous fait de mon amant ?
                                                                                    Elle sort.

LA VOIX (limpide, dans l’immense solitude du décor)
                        Nous sommes les lutins tapis sous les broussailles,
                        Sur nos bonnets d’argent des grelots d’or tressaillent. (Acte III, scène VI)

Viviane et Ariel
ARIEL. – Que le sourire de l’aurore t’éveille chaque matin dans des pensées harmonieuses ! Que la lumière de tes jours descende sur ton front comme une grâce toujours nouvelle ! Que nulle mélancolie n’attriste tes soirs et que, chaque nuit, ton âme s’apaise, large et silencieuse, comme le ciel étoilé ! Ainsi je te salue, ma bien-aimée : que ne suis-je un oracle ! Ces mots seraient un présage et une divination. Ah ! Viviane, j’ai brisé pour toi le sceau d’un long silence. Je t’aime, et c’est une simple chose ; mais avant de te la dire, les mots se pressèrent en foule sur mes lèvres et se disputèrent le souffle de ma voix dans un tumulte étrange.

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À propos du Théâtre

Ma Mère l’Oye, la première des pièces ici réunies (et la plus tardive, datant de 1913) s’apparente à un conte de fées […]. Le Songe d’une nuit d’été (1908), […] réécriture « ad usum Galliæ » du Midsummer Night’s Dream. Marcotte ne se contente pas de ramener Shakespeare à la raison classique : il multiplie les références aux peintres du XVIIIe siècle, il réagence la fable au gré de sa fantaisie.
Histoires Littéraires : avril-mai-juin 2012, volume XIII, n° 50







jeudi 16 août 2012

La dernière chevauchée des Rois Mages


1ère de couverture :
aquarelle d'Andrée Lavieille
La dernière chevauchée des Rois Mages, de Bernard Marcotte.
Éditions Thélès, 166 p., 2011














Extraits de la Préface
   Ce recueil représente un ensemble très varié, dans lequel Bernard Marcotte se révèle comme conteur plein d'imagination et de fantaisie, et aussi comme poète et comme philosophe […]
   L'imaginaire de ses contes, il l'a puisé dans des terrains bien divers. D'abord le Moyen Âge, qui l'attire tout particulièrement […] ; chez Charles Perrault, dont il réinterprète les contes dans Les Bottes de l'Ogre (Chronique du temps des fées) […] ; mais encore parmi le légendaire finnois […] ; et, bien sûr, pour cet écrivain nourri de littérature classique, dans la mythologie grecque et romaine, ce qui l'a conduit à réécrire l'histoire de Psyché. […]
   Quant à ses Ardennes natales, Bernard Marcotte y revient dans Autour de la mort, pages tout à la fois poignantes et empruntes d'une grande sérénité.

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La dernière chevauchée des Rois Mages : Quelques extraits

La dernière chevauchée des Rois Mages
   Je vais dire comment les Rois Mages, au retour de Palestine, chevauchèrent jusqu'en Paradis. Or cette histoire est un conte et rien de tel n'arriva jamais sur la terre : ceux qui vivaient alors, ceux qui ont vu et entendu les choses de ce temps et qui en ont témoigné pour tous les hommes nous apprennent que les Rois Mages revinrent dans leur pays et telle est la vérité selon l'histoire. Ne puis-je rêver pourtant l'aventure que voici, imaginer un autre voyage et vous le présenter comme une seconde vérité, une vérité selon mon cœur et mon esprit ? Vous le savez : les conteurs ne changent rien à l'ordre des choses, ils n'atteignent pas la réalité, elle subsiste tout entière après eux. Quelles que soient les merveilles qu'ils aient rêvées, ils n'ont pas ajouté une fleur, pas un parfum et pas un bruit, pas une lumière et pas une ombre à la Création : leurs fictions glissent au-dessus de la vie, aussi légères, aussi impalpables et aussi vaines que les vapeurs et les nuages au-dessus de la face de la terre. Pourtant, sachant qu'il y a dans les cœurs humains, à côté de la certitude et de la foi, des espérances et des désirs, des pressentiments et des rêves, les conteurs composent leurs histoires comme le corps léger et brillant où s'incarneront ces pensées confuses : ils comblent cette attente, apaisent cette inquiétude ; par eux rien ne devient réel, mais tout redevient beau et pur, si beau même qu'il semble que la vanité de leurs œuvres soit comme le prix des enchantements qu'ils nous dispensent. Je vais tenter ici de les imiter et comme eux vous dire une histoire merveilleuse et qui n'a pas été.

Le voyage de la Vierge (d’après un fabliau de Rutebeuf)
   Certes, elle les entendit dans les cieux, la très douce Dame, quand ils se lamentèrent et qu'ils l'appelèrent, chacun dans sa prison. « Ah ! dit-elle, quel grand dommage vous est-il advenu, mes bons fidèles ? Messire Guillemin, ne criez point si fort, je vous entends, et bien irai-je vous secourir. Vous, Dame Blanche, votre plainte me navre. Cessez et patientez si vous m'aimez. » Lors la Dame vêtit sa robe, sa robe qui est bleue comme le ciel du matin et semée d'étoiles comme le ciel pendant la nuit, elle mit sur sa tête un diadème léger et fin, aussi gracieux que son sourire, aussi resplendissant que son regard. Puis s'étant ainsi parée, elle s'en alla vers la plage des élus d'où elle descendrait sur la terre. […]   À travers les étoiles, dans la paix lumineuse du ciel, calme et droite comme un grand lys, la Vierge descendait vers la terre. Ce voyage lui était familier, bien des fois ainsi elle avait glissé dans l'espace, car jamais on ne l'avait appelée en vain. Aussi n'éprouvait-elle point de surprise à se sentir si légère, si doucement caressée par les nuées errantes, si curieusement entourée de cette multitude d'étoiles : « Vous êtes les fleurs du ciel, leur dit-elle, vous êtes des fleurs blanches, des fleurs bleues et des fleurs d'or : le Seigneur a fait fleurir son étendue. Je vous aime, petites étoiles : vous êtes immobiles comme le bonheur, vous êtes innombrables comme les bienheureux. Vous êtes là pour nous guider quand nous allons vers les hommes et c'est pourquoi l'on dit qu'au jour où la terre sera dépeuplée, vous vous abîmerez toutes dans la mer. »

La Vierge Marie à la recherche de l’enfant Jésus
   Ce fut seulement à l'aube qu'on retrouva l'enfant Jésus : il était assis sur l'Étoile du matin et il souriait confusément à l'aurore.

D’après des légendes finnoises
Kyllikki
   L'étoile aima Kyllikki, Kyllikki aima l'étoile, elles se donnèrent l'une à l'autre le plus doux des regards et le plus fin des rayons.
   Toujours il y aura des Nives et des Rayons de soleil et de merveilleux départs vers des pays plus beaux et des montagnes où fondra la neige. Toujours aussi la montagne de Kyllikki sera blanche et Kyllikki aimera son étoile.
   Les choses sont éternelles : celles qui demeurent et celles qui recommencent.

Les Bottes de l’Ogre (Chronique du temps des fées)
Chapitre 2 – Comment la fée Carabosse déclara la guerre au roi de Verteville et fit mettre à sac la maison de sa mie
   […] L'audience ne fut reprise qu'assez tard dans l'après-midi.
   Étaient présents, cette fois, les deux témoins de la cause, et M. le Président, gracieusement, les interrogeait :
   « Vous étiez donc à la promenade, Mesdemoiselles ?
   – C'était par ordre de Madame, dit Reine-Marie.
   – Monsieur, ajouta Bouton, on nous avait envoyées aux champs.
   – Et vous trouvâtes les bottes sur la route ?
   – Dans le fossé, M. le Président.
   – Était-ce de-ci, ou de-là ?
   – C'était dedans, fit Bouton.
   – Je veux dire : était-ce du côté du chemin ou du côté du champ ?
   – À portée de main, précisa la grande Reine.
   – Plus près de la route, donc. Or, Messieurs, la route est domaine royal, comme aussi la mi-part des fossés qui la jouxtent. Dimidia pars…, dit la vieille ordonnance. Les bottes, trouvées en terre de souveraineté, sont de bonne prise et bien de roi. Ce étant entendu, nous déboutons Madame la fée de sa requête.
   – Eh ! bien, fit Carabosse, puisque le droit n'y fait, j'y emploierai la force, et je vous déclare la guerre, Messieurs de Verteville.
   – Nous ne sommes point ici, s'écria le Président en levant les bras, pour recevoir de pareilles sortes de déclarations : c'est assez de nos causes. Emmenez cette vieille folle », fit-il bas à l'huissier.
   On la mit hors. Mais elle se rendit sur la place, et, se tournant d'abord vers le palais, puis vers l'église, puis vers la halle, puis vers la prison, par quatre fois, aux quatre vents du ciel, elle cria bien fort : « Ce jour, en cette heure, et à compter de la lune nouvelle, la fée Carabosse déclare la guerre au roi de Verteville et à ses gens. »
   Quand le prince rentra, dans la soirée, on lui raconta qu'il était venu une sorcière qui avait mis le peuple en émoi par les rues : mais il n'y prit garde et se mit au lit, ayant résolu de se lever tôt pour aller à la chasse. […]

Chapitre 6 – La mort héroïque de M. le marquis de Carabas
   Le soir est venu. La guerre est finie, Verteville a capitulé.
   M. de Carabas demeurait gisant en travers du pré, au milieu des siens. Tout son sang avait coulé : il ne souffrait plus, mais il allait mourir. Ô, qu'est-ce donc qui tournait là-haut, tournait toujours plus fort ? … Le moulin !
   Il était meunier, elle était meunière. Le grain blond coulait…, la blanche farine ruisselait…
   « Ô ma miette, que tu es blanche et que tu es dorée !
   – Et vous, Monsieur, vous avez encore taché de rouge votre bel habit.
   – Ce sont des coquelicots, Madame, que j'ai cueillis dans les blés mûrs. »
   Le grand moulin tournait, tournait toujours plus fort, et, se laissant emporter dans sa ronde élargie, l'âme de M. le marquis de Carabas s'envola au Paradis des braves.

L’histoire de Psyché contée aux enfants
Chapitre 2 - Psyché au Pays des Enchantements
   « Le ciel rougit ; une ombre rose colore ton visage. Que tu es beau ! Que Psyché se voit belle, plongeant dans ton regard ! Un dieu, sans doute, un dieu m’a ravie à la terre. Dis-moi ton nom. Quel rang tiens-tu dans la troupe immortelle ?
   – Je suis l’Amour, Psyché, non pas celui qu’ils ont chanté près des grands fleuves, et ni les monts neigeux, ni les vertes vallées ne connaissent ma loi. Je règne, ployant toute vie sous mon empire, et voici qu’à mon tour, docile à ton caprice, j’éprouve, en son entière force, cet invincible attrait dont je blessais les cœurs. Beaux yeux, où brille encore une flamme impie, lèvres, si doucement perfides, qui m’avez murmuré vos flatteuses paroles, petit corps, secrètement gardé et maintenant perdu, à vous ce dernier regard et ce dernier baiser. Tout va finir, hélas ! De ces fragiles merveilles où s’assurait notre âme, rien ne peut demeurer. Le pacte est transgressé et déjà, comme un essaim irrité, prompt à détruire son ouvrage, le peuple des Génies s’éveille autour de nous. Ne sens-tu pas dans l’air, partout suspendue, l’invisible menace ?
   – Je vois le ciel calme, la feuillée immobile. Quoi donc s’est ébranlé, et quoi donc va mourir ? Tout n’est-il pas paisible, assuré, donné pour une heure éternelle ? Dis, mon roi timide, fit-elle pas bien, ta Psyché téméraire ?… Ah ! pardonne-moi.
   – Adieu, Psyché. »

Autour de la mort
   Je voudrais seulement que vous me lisiez un matin de printemps près d'un village que vous aimez, quand les vallées embaument et que les fleurs écloses la veille au grand midi, s'effeuillent au vent. Ou plutôt qu'une voix de femme, votre sœur ou votre mère vous dise ces paroles, car je sais que vous m'aimerez mieux ainsi. Et puissent ces heures vécues avec moi être les plus nobles et les plus fières de votre jeunesse, non parce que mon récit vous enchanta, mais parce que, ce jour-là, le ciel vous fut infini et que toute la splendeur du matin pénétra dans vos âmes.

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À propos de La dernière chevauchée des Rois Mages

   À mi chemin entre le conte et le poème en prose, les textes de Bernard Marcotte s’occupent à revisiter tous les mythes (les fées, les ogres, les dragons) et toutes les légendes (chrétiennes, finnoises, grecques) pour créer au final un univers fantasmagorique très personnel où la Vierge Marie se retrouve être un personnage féerique au même titre que Cendrillon ou Vénus.
   S’amusant à explorer les zones d’ombres laissées dans les contes traditionnels (qu’ont fait les Rois Mages sur le chemin du retour ?, comment le Petit Poucet a-t-il fait pour entrer dans les bottes de l’ogre ?), il fait preuve lui-même d’un réel talent de conteur, tout en gardant toujours un œil critique (et souvent caustique) sur tout ce qu’il écrit.
   Sa langue, enfin, fait souvent mouche et son sens de la formule nous conforte dans l’idée qu’il s’agissait bien là d’un vrai écrivain et que sa redécouverte est parfaitement légitime.
Site Internet de la revue Le Grognard (24.10.2011)

   Poète, dramaturge, conteur et philosophe, Bernard Marcotte se doit d'être lu par de nouvelles générations qui apprécieront son style limpide non dénué d'humour.        
Radio Massiabelle. À l’écoute des livres (09.11.2011)